Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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PNR du CRASC, 2005, p. 23-51 | Texte intégral


 

 

Brahim ATOUI

 

 

 

Avant propos

D’après le Groupe de Travail sur la Terminologie Toponymique du Groupe d’Experts des Nations Unies pour la Normalisation des Noms Géographiques, « un odonyme est un nom propre qui désigne une voie de communication ». On peut également définir l’odonymie comme l’étude de  la toponymie urbaine.

Ne seront, par conséquent, étudiés d’une façon approfondie et systématique dans notre corpus que les noms désignant les voies de communication : rues, avenues, boulevards, places, squares, etc.

Préambule

Cette étude se propose d’étudier les odonymes d’Alger de 1830 à ce jour.

Les travaux  relatifs à la toponymie, en  Algérie, se résument en général, à quelques publications1 ; ils sont quasi-inexistants  en odonymie. Nous n’enregistrons aucune étude importante  qui puisse être soulignée.

Notre propos est de montrer, dans le présent texte, que  les pratiques toponymiques en général et odonymiques en particulier, ont constitué et continuent de constituer en Algérie, des enjeux politiques de première importance.

Nous essaierons d’étudier et d’analyser, les pratiques toponymiques enregistrées jusqu’ici ; c’est -à- dire, celles relatives aux trois grandes étapes  historiques dénominatives de l’espace de la ville d’Alger, correspondant à trois pouvoirs politiques différents, à savoir, ceux d’avant la colonisation, durant la colonisation et, enfin, après la colonisation.

Si ces dénominations concerné la même assise spatiale, la temporalité, les pratiques  et les usages politiques n’ont pas été les mêmes.

Nous nous sommes servis  pour cette étude, des sources et des matériaux suivants:

- pour la période  d’avant la colonisation: plan d’Alger et des environs, dressé au dépôt de la guerre, par ordre de M. le Mal  Duc de Dalmatie, Ministre de la guerre, sous la direction de M. le Lieutenant Général  Pelet,  (ci-après. Extrait du plan d’Alger de 1882). Ce plan, avec  une nouvelle dénomination de la rue, a été établi et publié juste après la prise d’Alger en 1832.

- pour la période coloniale: plan cité ci-dessus et  la liste des  rues d’Alger   publiées  dans   le  Guide d’Alger, plan et répertoire des rues, établis par la Direction Générale de la Sûreté Nationale  en 1984;

- et enfin pour la période d’après l’indépendance: en plus de ce  Guide,  du plan d’Alger  au 1/7500,  en deux coupures,  édité  par l’Institut  National de Cartographie et de Télédétection  en 1992. 

Tous les odonymes   relevés  ont été transcrits tels qu’ils figurent sur ces plans et guides.

Il reste entendu que l’odonymie d’Alger d’avant la colonisation a été certainement plus dense et plus fournie mais, malheureusement, par manque de relevé, une grande partie  de cette nomenclature  a disparu. Pour celle qui a survécu, et, faisant, par conséquent, l’objet de notre étude, la première remarque  à  souligner, de prime abord, est que la quasi-totalité des noms de rues d’Alger  comportent  un générique arabe: sur les 183 odonymes  recensés,  128 en disposent, mais,  seuls 7 d’entre eux,  portent un générique odonymique proprement dit,  en l’occurrence,  Zankat (rue),  houmet (quartier),  sabbat (allée, rue, arcades)  derbbab (porte),  rahbet  (place)  et  akbet  (montée) . 

Les autres formations sont plutôt des désignations  relatives à l’activité commerciale: kouchet (boulangerie), haounet (épicerie), kahouat (café), souk (marché), hammam (bain) ou d’édifices religieux ou d’utilité publique: Djame’ (mosquée), zaouia (école coranique), koubet (le mausolée),  bir  (puits),  ain  (source).

Si nous observons les désignations spécifiques, nous constatons que toutes les Zankat (rues) portent  soit un anthroponyme, soit le nom d’une corporation, à l’exemple de:  Zankat sidi mohammed eccherifZankat dar en nahas,  (rue   de  la  maison  du cuivre),  Zankat dar el khal  (rue de la Maison du Vinaigre).                 

Il en ait de même  pour  Sabbat (arcades, allées, rues): Sabbat el hout  (du poisson), Sabbat eddahab (de l’or). En outre, les spécifiques  expriment tantôt une corporation, tantôt une caractéristique dominante de la rue: Sabbat errih (du vent),  Sabbat el Ahmar (le rouge),  Sabbat el Kotat  (des chats).

Les rues portant des noms liés au  petit  commerce  sont désignées, en général,  par le nom du propriétaire,  mais peuvent également avoir d’autres spécifiques à l’exemple de kouchet el batha,  (la boulangerie de la place), un spécifique descriptif.

D’une façon  générale, nous pouvons dire que c’est   plutôt les noms tirés soit d’une activité dominante: zankat dar en nahas (rue   de  la  maison  du cuivre) soit du nom du propriétaire Lakhdar Bacha,  soit   d’une particularité: djamé makaroun, (mosquée macaron),  soit du nom d’un commerce suivi du nom du propriétaire, qui prédominaient.

On enregistre  également des noms relatifs au culte chrétien, comme  Kouchet ennassara  « Boulangerie des Nazaréens, Chrétiens »  attestant ainsi, de la présence d’une communauté chrétienne à Alger  ayant ses commerces et ses activités, ou aussi, comme l’odonyme Seba Tebaren (Les sept tavernes)[1]. Ces toponymes constituaient  le marquage  d’une certaine  spatialité à l’intérieur même  de la Casbah. 

L’autre  remarque  importante à relever est l’absence de dénominations issues du pouvoir politique, en somme des formations de type « systématique » comme les désigne Albert Dauzat (1940). Nous n’enregistrons aucune

dénomination honorifique, ni de  glorification de personnalités politiques (si ce n’est des saints), ni d’un devoir de mémoire issue d’une volonté de perpétuer le souvenir  d’une  quelconque illustre personnalité.

La prise en charge de l’attribution des noms et, du coup, de leur changement, n’était pas encore du ressort des autorités politiques. Les dénominations résultaient  d’un usage pratique, « spontané, produit de l’imaginaire populaire », telles que les catégorise Dauzat, et surtout oral. Les rues étaient nommées et non baptisées. C’est l’usage des lieux qui déterminait l’attribution des noms. Le privilège d’attribuer des noms n’appartenait  pas encore à l’administration; 

La taille de la ville et le nombre des habitants (16.000 environ, à l’époque) constituaient également un élément favorisant l’absence d’enjeux politiques, d’où la  non - prise en charge des dénominations, en général, par  le pouvoir en place. C’est dire que les noms de rues, en ces temps là, permettait non seulement, le repérage et l’identification des lieux mais également, ils informait sur la fonction des différents espaces nommés. C’est l’usage de l’espace ou sa caractéristique dominante qui déterminaient le nom attribué. Ces dénominations peuvent être qualifiées d’appellations vernaculaires.

La période coloniale ou la re-dénomination de l’espace algérien 

« Les peuples conquérants ont imposé leur propre « logiciel» toponymique au territoire qu’ils se sont appropriés. » 

George (P), 1990

 

Les premières dénominations coloniales apparurent dès 1930. En effet, tous les noms de rues de la Casbah furent changés dès la prise d’Alger, remplacés par des odonymes, en   majorité de souche française.

Le régime colonial plaqua rapidement sur le paysage toponymique algérien non seulement une terminologie nouvelle de qualification de l’espace urbain mais également, une nouvelle dénomination étrangère à la culture du pays.

Sur le plan de la terminologie des génériques, une nouvelle grille de qualification de l’espace urbain s’imposa très rapidement: toutes les voies sont désormais, classifiées et ordonnées en rues, impasses, places… Cette terminologie favorise le contrôle et l’appropriation dénominative et linguistique de l’espace. Si certaines  rues, places et autres lieux continuaient d’avoir des noms  autochtones, elles porteront, désormais, tous,  des génériques français.

On assista à une dénomination hybride: le générique en français et le spécifique en arabe, le tout écrit dans la langue de Molière. Cette nouvelle dénomination contribue à  l’instauration d’un nouvel ordre social et d’une nouvelle  cohérence qui renvoie à une nouvelle vision de l’organisation spatiale, de la vie.

Les nouveaux noms interviennent en tant que puissant moyen d’identification et de reconnaissance historique, politique et sociale du nouvel occupant. Si, auparavant, on ne connaissait la rue que par tradition, et l’attribution des noms se faisait d’une façon spontanée et anonyme par la population, en fonction des caractéristiques physiques, sentimentales, fonctionnelles, etc., dorénavant l’activité toponymique est prise en charge officiellement par l’administration coloniale et va constituer un enjeu politique de première importance. Celle-ci créa une rupture aussi bien dans l’ordre spatial  que dans l’ordre dénominatif de jadis.

Cette prise en charge par  cette nouvelle autorité correspondait non seulement à un besoin de contrôle, de maîtrise et de gestion de l’espace public  mais, surtout, elle visait à rattacher l’espace algérien « terminologiquement » et  « toponymiquement »  à  une nouvelle aire linguistique,  française, latine et chrétienne

S’il est admis que  les autorités politiques de Paris n’étaient pas encore décidées sur le sort de cette  nouvelle colonie, le pouvoir militaire à Alger par contre, n’a pas tergiversé et a entamé rapidement  l’assimilation  toponymique  de l’Algérie  à  la France. Il  procéda  ainsi à la débaptisation des rues de la Casbah en les remplaçant par d’autres vocables étrangers à la culture et à la sensibilité de la population locale. Est-ce que c’est « le deuxième champ de bataille »[2] de l’armée française, après celui de la conquête d’Alger ?

Pour les responsables et administrateurs militaires, l’entreprise de restructuration du paysage toponymique est explicitée de la manière suivante: « On a conservé l’ancien nom à toute rue portant le même d’un bout jusqu’à l’autre; mais on a donné un nom français  unique à chacune de celles qui se trouvaient avoir plusieurs dénominations arabes partielles sur la longueur totale. Quand une rue n’a que deux impasses, l’une à droite et l’autre à gauche, elle s’appelle impasse de droite ou impasse de gauche du nom de cette rue; toutes les autres portent des noms particuliers. On a cherché dans la nomenclature nouvelle à rappeler autant que possible les traits les plus saillants de l’histoire d’Afrique »[3].

En réalité, sur les 225 odonymes que contient le plan d’Alger,  ils n’en ont conservé  que 12: Bab azzoun, Bab el Oued, Ben Gouar Aly, Sydi Ben Aly, Sydi Ramdan, Ghariba, Azara, Lala Houm, Makaron (initialement Djame Makaron), Meimon, Akhdar, Essalloui El Boussa  Rahba.

D’autres noms locaux arabes furent introduits; on les analysera  dans le chapitre réservé à cette nouvelle catégorie toponymique.

C’est à partir de cette époque que le recours massif aux noms étrangers à la mémoire algérienne s’est développé. Depuis que la gestion des odonymes est le fait de cette nouvelle autorité, les noms de rues ne reflètent plus les activités, les usages et les pratiques des habitants autochtones de la ville mais désormais, ils obéissent à une nouvelle logique coloniale, une nouvelle position idéologique, résultat justement de cette  colonisation du territoire.

La différence du  nombre d’odonymes relevée est due d’une part, au fait que plusieurs rues qui n’étaient pas nommées par la population autochtone ont reçu un nouveau nom, et, d’autre part, certaines rues, qui d’un bout à l’autre, comportant  plusieurs dénominations, ont reçu un seul nom.   

Par la mise en circulation de ces nouvelles dénominations, les usagers ne sont plus les maîtres du choix des noms de leur lieux de vie, ils n’ont plus le privilège de nommer ou de dénommer  eux - mêmes leur rues, places, marchés, etc. Ces nouveaux noms ne leur appartiennent plus, car le nom de lieu appartient  à celui qui le crée. De créateurs spontanés de noms de lieux, ils sont devenus de simples utilisateurs et, de surcroît, dans une langue qui, non seulement,  leur est étrangère mais surtout  celle de l’occupant. Les noms ont été affectés à la fois dans la langue et dans la signification sociale; ils ont maintenant une  signification politique, coloniale.

Ces nouvelles dénominations expriment une mainmise coloniale par l’imposition brutale d’une nouvelle idéologie, celle du nouveau occupant pour qui  la motivation du changement des anciennes dénominations  n’avait d’autre but que la dépossession.

L’espace est approprié linguistiquement et politiquement; il est habillé, désormais, d’une nouvelle terminologie, d’une nouvelle toponymie véhiculant des  valeurs et des informations sur des projets socio-économiques, socio-politiques et socio-culturels  nouveaux.

Répartition de la nouvelle dénomination

Nouveaux noms algériens introduits dans la nouvelle nomenclature des spécifiques

Djeineien                                   El ahmar

Akhdar                                      Ghariba,

Janissaires                                 Juba

Kesba                                        Bone

Massinissa                                 Micipsa

Sahra                                         Numidie

St augustin                               Selim

Staouali                                    Sydi Abdellah

Sydi Ben Aly                             Sydi

Takfarinete                              Syphax

Ben Achir                                  Acel

Ben Adada                                Bou Lada

Sydi chaib                                 Sydi Ehlai

Sydi El aknal                            Sydi Ferruch

Sydi Ramdan                            Kesba

Marchè Des tagarins               Café Des arabes

Barberousse,                           Ben Gaour Aly

Place du bounous                    Sydi Abdellah

Anibal

 La remarque qui s’impose de prime abord, est celle qui a trait à la transcription française des ces toponymes. Elle est, pour le moins, qu’on puisse dire, hasardeuse (à l’exemple de sidi fredj qui devient sidi ferruch ou stah el ouali qui s’écrit désormais staouali. Ces « erreurs » de transcriptions fixées par l’écrit avaient force de loi, faisaient désormais autorité et devenaient intangibles. Cette sanction par l’écrit fixa définitivement ces transcriptions aberrantes, notamment pour staouali (qui s’écrit de la sorte jusqu'à aujourd’hui) et sont reprises aussi bien par les cartes géographiques que dans les documents officiels et naturellement sur les panneaux indicateurs.

Les nouveaux conquérants se soucièrent peu de transcrire correctement les toponymes arabes et se contentèrent d’une adaptation plus qu’approximative des vocables entendus. Et ce fut le commencement de la déformation des toponymes algériens afin de leur faire perdre leurs sens et par conséquent leur profondeur et leur appartenance à cette civilisation arabo-musulmane qu’il fallait combattre; ou bien est-ce simplement, comme l’écrivait E.Negre: «  le Français moyen, quand il doit faire rentrer un nom dialectal ou étranger dans sa langue, le transforme inconsciemment ou à dessein. Il hésite seulement entre plusieurs systèmes: la transcription littérale, la transcription phonétique, l’adaptation, la normalisation, la traduction. (Nègre, 1963).

Il faut signaler que l’Institut d’Etudes Orientales d’Alger, n’a conçu un système de transcription en français des lieux algériens (passage des caractères arabes aux caractères latins), qu’en 1948.

L’autre remarque importante est celle qui a trait à l’introduction dans l’odonymie algérienne de noms tirés du passé très ancien de l’Algèrie. 9 noms relatif à cette période, ont été enregistré: Massinissa, Yugurtha, Micipsa Juba, Tacfarinas, Syphax, Numidie, Anibal rappelant ainsi, la passé chrétien et arabe et non musulman de l’Algérie.

Sur les 38 nouveaux odonymes, nous relevons 11 noms de saint dont celui, pour la première fois et l’unique d’ailleurs, comme nous le verrons plus loin, de Saint Augustin ; 7 nouveaux patronymes arabes, le nom de la casbah attribué à une rue, un nom de jardin (djenien), un nom relatif au miel (acel), un nom andalou (marché des taggarins), un turc, (les jannissaires) et enfin, comme il y avait kouchet en nassara, spécifique et génériques en arabe, il y a aussi  maintenant le café des arabes (le tout écrit en français).

Liste des noms de rues relatifs au monde arabe et à l’Afrique:

Maghrébins                   Nil

Numides                        Sahara

Tombouctou                  Libye

Tyr                                 Egypte

Liban                              Mamelouks

Sphinx                           Sinaï

Soudan

Nous enregistrons trois noms relatifs à l’Egypte: Nil, Sphinx, Sinaï. Trois noms de pays:Libye, Liban, Soudan, tous les trois arabes ainsi que le nom de la ville de Tyr.

Le Moyen Orient est représenté à raison de 8 odonymes: Liban, Maghrébin, Sahra, Numides (ancien nom de l'Algérie) et Libye, en plus de l’Egypte et du Soudan cités ci dessus.

Nom de saints / sainte

Les odonymes religieux sont presque inexistants, deux uniquement dont un sens spécifique et un autre, celui du saint et penseur algérien appartenant au patrimoine mondial chrétien: Saint Augustin.

Cette pauvreté en noms à connotation religieuse peut s’expliquer par le fait que les autorités ecclésiastiques n’a pas eu un rôle important, tout au moins au début de cette colonisation, pour pouvoir imposer des odonymes à caractère religieux.

Nom d’animaux

Girafe                             Bonite

Lézard                            Lion

Ours                                Paon

Renard                            Sauterelles

Scorpion                         Chameau

Chat                                 Bison

Cheval                             Colombe

Corbeau                           Cygne

Gazelle                            Sphinx

Taureau                           Aigle

Baleine                            Bélier

C’est de loin la catégorie de toponymes  la mieux représentée, avec plus de 22 odonymes,  après celle, évidemment, des noms français. Est ce que c’est la banalisation à outrance de l’odonymie algérienne ? Ou bien  c’est uniquement la substitution systématique des anciens toponymes par de nouveaux noms,  participant ainsi à la  francisation par le biais de l’imposition et de l’usage de la langue du dominant ou les deux à la fois ? 

Noms relatifs au règne végétal 

Le règne végétal est très peu représenté dans le processus redénominatif local, avec seulement, deux odonymes : Palmier et Chêne.

Noms français ou latins 

Les noms français et, à un degré moindre, européen, rassemblent plus de 119 odonymes, sur un total de 225, soit plus de 42%  de la nouvelle liste toponymique. Tout ceci est enregistré sans le compte des noms relatifs au règne animal et végétal; montrant,  ainsi, que ce changement est  le signe, non seulement, de la distanciation par rapport à la sphère  arabo – musulmane, mais également, le marquage aussi bien linguistique que politique de l’espace en question. De nouvelles appellations quadrillent le paysage toponymique local traditionnel, telle que l’illustre la liste suivante:

 

Navarin                                       Troglodytes                  Des vandales

Villegagnon                                Valney                          D’Utique

Antilope                                       Arc                                Bellissaire

Bleu                                             Benite                            Boutin

Clon                                            Gencerve                       Gétule

De La Grue                                 D’Heliopolis                   Hercule

L’intendance                               Jean bar                          Jennè

De La Coronne                           De La Grenade               Laing

Lebante                                       De La licorne                 Lotopnages

Orang                                          Nemours                        Orléans

Dametreville                               Porte De France             Porte, Des Garammantes

Kléber                                         Marseillais                     Le Mole

Ophir                                           Oraili                             Orante

Philipe                                         Des Pithuser                  Pombée

St                                                 Salluste                          Sarrasins

Sianey Smith                               Sidon                             Sileine

Sentaurs                                      Charles Quint                  De la Charte

Colombe                                     Commerce                     Cendé

Petite Place De La Couronne     Cyrus                             Dametreville

Des Dalles                                  Dessaix                          Didon

La Doria                                     Duquesne                       Eginais

Porte De La France                    Du Taureau                    Taverne

Tire                                             Tobanat                         Toulon

Sagitaire                                    De                                  Marseillais

Renaud                                       De la Révolution            De La Flèche

De L’Etat Major                         De L’Etoile                    Regnard

Du kouder                                   Alexaname                    D’Estrées

Kléber                                        L’Empereur                    Du Beurre

De La Victoire                           Ximènes                         Bruce

Place Du Gouvernement

Mormol                                          Porte Neuve

Taurville                                         I-Monique                      Palmyre

Patalamée                                     Sciplan                           Cervantès

Cleopart                                         Consults                        Du Darion

Du Fossé                                        Thèbes                          De Bône       

Bocchus                                         De La Fonderie               Rempart

Du Regard

L’analyse catégorielle de ces odonymes français fait ressortir la réalité qu’on est en présence d’une grande variété d’odonymes exprimant, d’une façon générale,  l’histoire de la France. On enregistre des noms de militaires qui ont participé à la conquête d’Alger à l’exemple de Boutin; des noms de généraux comme Kléber; des noms de grands hommes d’état français: Colbert; des noms de rois de France  ou de la famille royale: Philippe[4].

Il faut relever aussi des noms de métiers: du commerce, du beurre; des noms d’industries, de la fonderie; des noms de l’histoire ancienne de France: Duquesne, Jean Bart (orthographié Bar); des noms de villes françaises: Toulon; des noms espagnols: Palma, Cervantès, Charles Quint;  des noms antiques: Salluste, Cyrus; etc.

Politiques toponymiques et odonymiques coloniales après 1832 Colonisation et politiques toponymiques 

Au fur et à mesure  de la consolidation de la présence française en Algérie,  le changement dans le mode d’attribution  des noms de rues relevant désormais de la responsabilité de l’administration, pouvoir devenu encore plus important dans la dénomination des villes, villages, douars et autres lieux dits.

Par divers procédés: lois foncières, loi patronymique, etc., l’administration coloniale créa une rupture aussi bien dans la reproduction de l’ordre spatial que dans l’ordre généalogique de jadis. Ainsi, la détermination de nouveaux noms attribués aux Douars  fut l’objet d’instructions  particulières, émises, par le général commandant la province d’Alger (instructions du 25 /05/1866.) dans lesquelles il est précisé que les nouveaux noms doivent être choisis parmi les caractéristiques physiques du douar: djebel, oued, source, etc. ou  plus rarement  kouba, zaouia.

La puissance coloniale a saisi, très vite, l’importance de la dénomination et le mythe des origines, symbolisé par le nom. La politique poursuivie dans ce domaine consista à effacer toute référence à un passé d’ou pourrait surgir des sentiments nationalistes et « ne rappeler aux habitants aucun souvenir militaire ou religieux, dont on pourrait tirer part dans un but de révolte »  (Rapport du Senatus Consult sur les Hannancha, du 02/03/1867. I.Urbain)

Le but recherché par cette nouvelle politique fut d’effacer  le nom de la tribu, car celui-ci symbolise aux yeux de toute la communauté tribale l’ensemble de l’histoire de ses ancêtres et constitue pour elle un véritable patrimoine.

La conséquence du changement des noms des tribus est que les individus ne se reconnaissent plus par les noms de leur tribu mais ils s’apparentent à un

douar créé artificiellement à cet effet; la référence aux noms et par la même, l’appropriation de l’espace n’est plus la même.

L’individualisation de l’espace par cette nouvelle référence topo-onomastique et onomastique, accélère davantage la décomposition et la dislocation des structures originelles de la société traditionnelle.

Cette campagne d’effacement des noms de tribus et de lieux n’échappa pas également aux auteurs de la loi du cantonnement (loi du 16 juin 1851), comme aussi de ceux qui ont conçu élaboré et appliqué les dispositions du sénatus- consult, (1863)[5], et de celles, notamment,  relatives à la constitution de l’état civil en Algérie (loi du 23 mars 1882).

Par l’application de cette dernière entreprise, désormais, la généalogie n’enregistre que les descendants de celui qui, à cette époque, fit le choix d’un nom de famille; la conséquence est  «quoi qu’il soit, l’introduction de l’état civil détermine rigoureusement la structure diachronique de la répartition généalogique. Au-dessus de la génération des arrières -arrières grands-oncles, l’information disparaît pratiquement, reste deux ou trois noms constituant une simple lignée » (Le Pape, 1984)

Ainsi, les éléments de différenciation par rapport à autrui ne sont plus les mêmes. Si, par la perte de l’assise territoriale, la tribu perd sa cohésion, par la perte de son nom elle perd son identité, sa solidarité puisque les individus ne se reconnaissent plus dans le même ancêtre éponyme et ne se sentent plus solidaires.

Désormais, les intérêts du douar passent avant ceux de l’ancienne tribu d’appartenance et avec le temps ceux de la ferqua (fraction de tribu) avant ceux du douar, et, ceux de la famille avant ceux de la famille élargie. !

Sur le plan administratif et juridique, on assista à l’introduction de l’organisation municipale française en Algérie. "Si en France, la commune,  oeuvre  des siècles, a été organisée lentement par le législateur, en  Algérie, l'organisation municipale a été importée de la  métropole  par  la volonté du législateur", (Solari, 1951).

L'ordonnance du 15 avril 1845 consacre  les  divisions  turques en divisant  l'Algérie  en  trois  provinces: Alger, Oran et Constantine. Cette ordonnance repartit le territoire de chaque province suivant une division non plus Nord - Sud  mais transversale d’Est en  Ouest, parallèle à  la  côte, en territoire  civil,  militaire  et  en territoire arabe.

Dans le statut organique de l'Algérie  ( loi  n° 47 1853 du 20  septembre  1847),  l'Algérie  est  divisée  en  trois départements: " l'Algérie constitue  un  groupe  de  départements dotés de la personnalité civile, de l'autonomie financière et d'une organisation particulière ". L'article 53 de ce statut  stipule "Les  collectivités  locales algériennes sont les communes et les départements ". Nous assistons en vérité à la première tentative d'étatisation  et de colonisation de l'espace algérien. L'espace est désormais  chargé  d'un  projet  social,  économique, politique, culturel. Il est rattaché  "terminologiquement" à la métropole.

C'est, en effet,  en  1848,  qu'apparaît  pour  la  première  fois  en Algérie  le département, administré par un préfet. De 1870 à 1902, le territoire civil  des  départements s'étend sans cesse sur les territoires militaires qui reculent vers le sud.

La loi du 24 Janvier 1902 créa ce qui fut  dénommé  Territoires du  sud (Sahara). Ceux-ci  dépendent uniquement du gouverneur général  et les pouvoirs administratifs sont confiés à des militaires. Les  départements  sont  subdivisés  comme   en   France, en arrondissements constituant des divisions territoriales. A la veille de l'indépendance, il y avait  15  départements  et  76 arrondissements.

A partir de 1862, le régime municipal fut  étendu  à  tout  le territoire civil. Les  communes  prirent  la  dénomination  de "Communes de plein exercice".

C’est également à partir de  cette  date que  le  territoire  militaire  fut divisé en communes mixtes et en communes subdivisionnaires. Ces dernières reconnues  trop  vastes furent  transformées en communes indigènes (01/01/1875). L'organisation territoriale et administrative de l'Algérie  à cette  époque  ne  présente  pas  l'uniformité   qui   caractérise l'organisation correspondante en France. " Le  besoin  d'un  régime  communal  calqué  sur  le  type métropolitain s'est davantage manifesté  dans des centres de  peuplement européen, d'où la commune de plein exercice,  ailleurs, dans les régions où les Européens  étaient  beaucoup  plus  rares, où l'administration locale devait par conséquent, s'occuper surtout des indigènes, il fallait organiser  des  rouages  plus  sommaires, mais plutôt plus souples d'où la commune mixte. Enfin,  on  a  donné  le nom de   centre   municipal   à   des circonscriptions,  parfois  réduites, distrait d'une commune mixte, dotées de la personnalité  civile  et  juridique,  ayant  un budget propre où l'élément européen est presque nul". (M. Merlo, 1951).

Cette absence d'uniformité dans  l'organisation  territoriale et administrative était, bien entendu, étendue à la terminologie: Commune  de  plein  exercice,  commune  mixte, commune indigène, territoire civil, territoire militaire,  douars,  tribus,  djemââ, section de commune, cercle, chef lieu, hameau,  etc.  qui  n'ont pas leur équivalent dans la métropole.

Procédure de changement des dénominations

Les communes de plein exercices

Toute  commune  porte  un nom qui est en principe celui de l'agglomération du chef lieu, où se trouve la mairie. D’après l'article 04 de l'ordonnance 45 2604 du 02/11/1845, le changement de nom d'une commune  est  décidé  par  décret  sur  la demande du conseil municipal, le conseil consulté  et  le  conseil d'état entendu.

Cette loi fut étendue en 1945  à  l'Algérie  uniquement  pour  les communes de plein exercice[6].

Ces dispositions ne sont valables que pour le changement  de  nom, d'une commune, sans qu'il y ait changement de sa circonscription. En cas  de  modification  territoriale  de  la  commune,  c'est  le conseil municipal, après approbation du  préfet  qui  prononce  le changement du nom: dans le cas par exemple, d'un changement de nom d'une section de commune.

Les communes mixtes

Toute commune mixte porte un nom, qui peut être  le  même  que celui d'une commune de plein exercice enclavée dans son territoire (Fort National, Tiaret, Châteaudun du  Rhumel)  ou  bien  celui d'une région  (commune  mixte  de  la  Mina,  du  Djurdjura,  de l'Edough) ou bien enfin, celui d'un hameau ou d'un bordj éloigné (commune mixte de Sebdou)

Le changement de nom  d'une  commune  mixte  est  décidé  par arrêté du gouverneur général qui est investi de pouvoir propre vis - a -vis des communes. Le siège du chef-lieu d'une commune mixte est fixé par l'arrêter portant  la création de la commune. Il peut être situé dans une commune de plein exercice  qui  porte le même nom que la commune mixte ou un  nom  diffèrent: Commune mixte de Sebdou, chef lieu Tlemcen; Commune mixte du Chelif,  chef - lieu Orléans Ville; Commune mixte de Fort National, chef lieu Fort National.

Il peut se trouver également, dans un hameau n'ayant  pas  le  même nom que la commune mixte comme par exemple: La commune  mixte  de la Mizran, qui a comme chef lieu Tigzirt sur Mer.

Autre caractéristique d'une commune mixte, elle  peut  avoir deux chefs lieux; ainsi, la commune mixte de l'Aurès avait  son  chef  lieu à Arris en été et à Tkout en hiver.

Avec la réforme communale de 1956,[7] il y a eu la disparition  des  anciennes  communes  mixtes  et  redistribution  de  leur territoire en circonscription communale conformément  au  principe de la loi de 1884 qui a été étendue en Algérie. Au 01 août 1960, l'Algérie  comptait  1484  communes  dont  1159 depuis 1956.

La création de ces nouvelles unités administratives s'est réalisée en suivant le plus  souvent  les  anciennes  limites  des  douars, centres de colonisation et centre municipaux.

La dénomination après  1962

En  nommant les lieux,  l'homme  en  général,  prend  possession  de  l’espace. L'Etat,  en  nommant  l'espace,  l’homogénéise pour  effacer  tout ce  qui  peut  porter préjudice à l 'unité nationale, au développement: "En effaçant, au plan des dénominations, les particularismes régionaux, car ce serait  menacer  l'unité nationale que de ressusciter les particularismes régionaux étant donné que "l'Etat - Nation" est la réalité spatiale première" et qu'il est espace et discours; c'est lui le garant de l'unité nationale par conséquent, l'espace et sa dénomination doivent être contrôlés et normalisés par lui.

Si la politique de dénomination coloniale avait pour but de maximiser le contrôle sur la tribu en effaçant jusqu'à son  nom pour couper toute référence à un passé commun, celle de l'Algérie indépendante qui suivit la même politique, menée  par  la  puissance coloniale d'alors, fut de maximiser l'unité nationale en  éliminant toute référence à des noms de groupes ou de tribus qui  pourraient être utilisés comme prétexte de division de l'unité nationale »[8] .

La politique de dénomination n'avait donc  pas  du  tout  la  même signification, dans l'un ou l'autre cas, mais dans les deux  cas,  la politique de dénomination  suivi a abouti aux mêmes résultats. (Cf. tableaux n°13, 14, 15)

Dans un contexte diffèrent et avec une  finalité  autre,  l'Algérie indépendante  lança un programme de débaptisation de tous les noms de lieux coloniaux en Algérie.

Les premières lois concernant   la   réorganisation territoriale des communes apparurent à la fin de l'année 1963[9]. Mais le premier décret portant  changement  de  nom  de  certaines communes, ne parut qu'en 1965 [10], où 114 communes  sur  les  676 communes existantes, reçurent un nouveau nom[11] .

Il faut attendre l'ordonnance portant code de la commune (n° 67 24 du 18/01/1967) pour qu'une procédure de changement  de  nom fut instituée.

Cette  ordonnance  fut  modifiée  et  complétée  par  la  loi  relative   à  la commune du 07/04/1990 (N°90 08 du  07/04/1990),  qui  précise  que  la commune  est  la  collectivité territoriale de  base,  dotée  de  la  personnalité morale  et  de l'autonomie financière, qu'elle a un territoire  et  un  Nom;  Le changement de nom d'une commune, les  désignations sont décidées  par décret pris sur rapport du ministre de l'intérieur, après avis  du wali[12] et sur proposition de l'assemblée populaire communale. Pour le nom de la wilaya, il est  fixé  par  décret  pris  sur rapport du Ministre de l'intérieur sur proposition de  l'assemblée populaire de wilaya, et toute modification, intervient dans  les mêmes formes.

Un autre texte relatif  à la dénomination de certains  lieux et  édifices publics fut publié en 1977[13]. Ce texte réglemente et met en place  la  procédure  à  suivre dans le cas des dénominations de lieux.

En 1981, un autre texte portant  établissement  d'un  lexique national des noms de villes villages et autres lieux[14] parut. Il fait obligation aux assemblées populaires communales:

 - d'étudier et d'arrêter de manière précise, la dénomination de tous les lieux possédant déjà un  nom.

- De revoir certaines  dénominations  non  conformes  à  nos traditions et de prévoir le cas échéant, une nouvelle  dénomination adaptée aux spécificités locales.

Ce  texte  énonce  certains  principes,  tel  que  l'usage  de dénomination identique au niveau d'une même commune  est  interdit et les noms doivent être transcrits en caractères latins, sur la base de la phonétique arabe.

Pour les noms de   montagnes,  oueds,   sites   touristiques   et   sites historiques, ils doivent s'effectuer dans le cadre des  procédures établies par la réglementation en vigueur, en l'occurrence le  décret relatif à la dénomination cité plus haut,  mais les noms de ces entités géographiques,  de détails hydrographiques, de montagnes, de forêts, de régions, etc., n'ont pour la plupart fait l'objet d'aucune décision officielle. Ceux-ci  figurent cependant, sur les cartes éditées par l'Institut National de Cartographie  et de télédétection.

Les graphies des noms de lieux figurant sur ces cartes  résultent du libre choix fait par cet organisme, selon ses propres principes  et a eu  pour conséquence la profusion de différentes écritures pour un même toponyme.

Au fil du temps, le mouvement  de débaptisation s’essouffle et l’on cesse carrément  de débaptiser ou rebaptiser les rues. A cet égard, les noms tels que Les cités Sonatiba, 1000 logements etc. abondent.

En conclusion, la politique coloniale, aussi bien que celle de l'Algérie indépendante, en matière  de toponymie, fut d'effacer autant que possible le fait ethnique de la dénomination des lieux.

Sur le plan administratif et terminologique, les Beylik, les Khalifalik, furent remplacés par l'administration coloniale par départements, arrondissements,     et pour l'Algérie indépendante, le département devient wilaya, la sous-préfecture,

daira, etc. Evidement, de chaque dénomination découle une idéologie sous-jacente.

Politiques odonymiques: volonté de mémoire ou de changement ?

Dans une logique de récupération, de reconquête, de restitution de l’histoire, de l’identité, de la langue, le gouvernement issu du recouvrement de l’indépendance lança une grande campagne de restitution   odonymique. On assista, dès lors, à l’introduction et à la mise en circulation de nouveaux odonymes algériens. L’objectif clairement affiché fut celui de récupérer  « dénominativement » l’espace et de concrétiser la nécessité d’honorer les héros de la guerre de libération. Le devoir de mémoire envers  les  libérateurs du pays du joug colonial, morts pour l’indépendance de l’Algérie, devra  marquer à jamais  cet espace qui a été irrigué de leur sang et opérer ainsi, une rupture avec les événements du passé colonial. L’espace doit être décolonisé « toponymiquement » et  reflété les nouvelles aspirations de la nouvelle société algérienne. Bien entendue, cette restitution va de pair avec la restitution identitaire.

Le premier texte  de l’Algérie indépendante    relatif aux  noms de lieux et plus particulièrement  à l’odonymie fut celui  relatif aux hommages publics (Voir annexe 1) 

Celui-ci énonce les principes à suivre dans le changement des noms de rues et autres  édifices publics, places, avenues etc. Il soumet toute dénomination attribuée en témoignage de la reconnaissance  publique à l’approbation  préalable des autorités préfectorales. Dans son article 3, il n’exclut pas l’attribution de noms de personnalités algériennes vivantes  ou de personnalités étrangères; l’autorisation du Ministère de l’Intérieur est  néanmoins requise pour ces deux cas.

Un autre texte (voir annexe 1) vient compléter ce dernier et précise les principes à suivre dans la dénomination des rues et autres places publiques. Dorénavant la dénomination est fixée par délibération de l’assemblée populaire communale. Pour qu’elle soit effective, elle doit être soumise à l’approbation du Ministère de l’Intérieur après avis du Ministère des affaires étrangères lorsqu’elle constitue un hommage à un étranger, et à celle du Wali après avis du Ministère des anciens Moudjahidine, lorsqu’elle constitue un hommage à un Algérien ou le rappel d’un évènement historique lié à la guerre de libération.    

Un autre décret, (voir annexe 1)  précise quant à lui, les procédures à suivre dans la dénomination des lieux et le fonctionnement   des commissions de wilaya chargées d’examiner les propositions de dénomination et de débaptisation. Ce texte ne soumet plus les dénominations à l’approbation du Ministère de l’intérieur mais  uniquement à celle du Wali territorialement compétent, sauf pour celles qui concernent les biens de l’Etat algérien à l’étranger ou lorsqu’elles constituent un hommage à un étranger qui restent soumises à l’autorisation préalable du Ministère de l’intérieur, après avis de celui des affaires étrangères.   

Pour la première fois, ce texte donne la priorité dans la    dénomination ou  la débaptisation à tout ce qui a trait à la résistance populaire et au mouvement national, à ses symboles et événements, notamment aux Chouhada de la  libération nationale.

Enfin, celui-ci précise que ces dénominations doivent être concrétisées par une plaque ou moyen d’identification. Les caractéristiques techniques, le lieu de pose ainsi que la partie chargée de l’entretien furent fixées par un arrêté conjoint entre le ministre chargé de l’intérieur, les collectivités locales et le Ministère des moudjahidine (voir annexe 1)

Un arrêté interministériel fixant les modalités et les critères de propositions de dénomination et de débaptisation des lieux et édifices publics est venu compléter cette  série  de textes (voir annexe 1). Celui-ci détaille  la procédure et précise le rôle de chaque intervenant, notamment celle du Ministère des  Anciens  Moudjahidine  qui voit ainsi son rôle renforcé.

Caractéristiques de l’odonymie d’Alger.

A l’instar de l’odonymie coloniale, celle de l’Algérie indépendante est constituée essentiellement à base  d’anthroponymes.   

Cette odonymie, malgré sa diversité relative, comme on le verra plus bas,  se caractérise par une incohérence due en partie, à la précipitation dans l’attribution des noms qui a marqué la période après l’indépendance. Cette attribution s’est réalisée en ne suivant aucune règle, si ce n’est celle de la déposition de l’odonymie coloniale et celle d’honorer les martyrs de la révolution. Cette incohérence apparaît? particulièrement, lorsqu’on recense cette nouvelle odonymie. La première remarque  est la présence d’une  multitude de noms  qui  reviennent plus d’une fois; on l’enregistre ainsi des noms qui  sont présents de deux à cinq reprises:

182 odonymes  sont présents par 2 fois,

30 par 3 fois,

16 par 4 fois,

15 par 5 fois,

L’ensemble représente un total de 263 odonymes redondants. 

L’autre remarque à relever est la pauvreté en nombre et en qualité de cette odonymie. En effet, on  enregistre uniquement 2680 odonymes pour toute la ville d’Alger, pas plus que  du temps de la France. A titre de comparaison, la ville de Londres dispose de  plus d’un million d’odonymes.

Du point de vue de la qualité, ces dénominations se caractérisent par des appellations sans grande imagination, puisés dans l’histoire très récente de l’Algérie, c’est -à- dire de la guerre de libération nationale et les différentes insurrections ayant marqué l’occupation française depuis 1830.  Des noms qui rappellent dates, anniversaires,  héros de la révolution,  commémorations,  en un mot des noms qui font référence à la mémoire proche.

A l’indépendance, au lieu de faire renaître, à côté des noms de chouhada, les noms ayant une profondeur historique, de redonner aux lieux leurs noms originaux afin de valoriser et de récupérer l’héritage historico-culturel de l’Algérie lointaine et profonde, et  par la même leur donner une protection juridique, on assista  à l’attribution quasi-exclusive de noms sans profondeur lointaine dans l’histoire de l’Algérie ancestrale

La politique toponymique poursuivie occulte sciemment la période antérieure et agit comme si le commencement de l’histoire de l’Algérie avait comme point de départ le 03 juillet 1830. Le passé ancien est  totalement absent du paysage toponymique local.

Cette démarche était en adéquation avec la politique qui consistait à renforcer la cohésion et l’unité nationale en évitant de valoriser autant que possible la diversité culturelle du peuple algérien et de faire référence à des noms qui peuvent contribuer à accentuer cette diversité: «l’Algérie est une nation. La nation n’est pas un assemblage de peuples ou une mosaïque d’ethnies disparates. La nation, c’est le peuple lui-même pris en tant qu’entité historique » (Charte nationale). En clair, cela veut dire que l’Algérie est constituée d’un seul peuple parlant une même langue qui est porteuse de sa mémoire et de sa culture: « L’Algérie est rattachée à la patrie  arabe dont elle est un élément indissociable » (Charte nationale). La composante berbère du peuple algérien, absente du discours politique, n’est que brièvement mentionnée « l’Algérie n’est pas une création récente, déjà sous Massinissa et Yugurtha, s’était dessiné le cadre géographique et commencé à se forger le caractère national » (Charte nationale). Cette ouverture sur le  passé ancien de l’Algérie était beaucoup plus une force de légitimation politique; la référence aux fondateurs de la Numidie Massinissa et son continuateur Jugurtha, visait en fait, au renforcement du nationalisme algérien, car Massinissa et Jugurtha étaient les symboles de la lutte contre « l’impérialisme romain ». Le renvoi à ce passé  visait deux buts: le premier était comme une réponse à l’affirmation coloniale « nos ancêtres les Gaulois » et le second, rappel de Massinissa et Jugurtha, constitue en fait une formule métalinguiste « qui joue le rôle d’un slogan nationaliste » (Slimane Cheikh,1982) qui est renforcé par la puissance évocatrice d’une résistance permanente contre l’occupation étrangère: L’Algérie a non seulement vaincu le colonialisme français mais aussi, elle continue la lutte contre l’impérialisme américain !

Cette mémoire mise à contribution par l’évocation à ce passé lointain et héroïque, vise aussi à montrer qu’il y a un continuum et une permanence dans la cohésion nationale: « Le peuple algérien… constitue bien une nation solide, unie comme l’atteste sa noble histoire, sa longue résistance à l’agresseur » (Houari Boumediene, 1966).

La mémoire vivante et collective de l’Algérie, doit puiser ses références dans le stock commun arabo-musulman: « L’Algérie est algérienne de par son passé, son histoire et sa langue qui est  la langue arabe. Nous voulons être des Algériens ni plus ni moins avec notre passé et notre présent, avec notre culture et notre civilisation » (Houari Boumediene, 1971).

C’est la langue arabe qui est le lien entre les générations de ce pays; c’est elle qui est garante de l’identité nationale et par conséquent elle constitue la mémoire du peuple algérien. C’est elle qui doit refléter son passé et surtout son présent; c’est sur elle que doit reposer le sentiment d’appartenance à cette nation. L’Algérie faisant partie intégrante de la civilisation arabo-musulmane, civilisation qui dispose d’un riche et glorieux passé dans lequel l’Algérie doit puiser ses références et  sa mémoire collective.

Après l’instauration du pluralisme politique, un des thèmes fondamentaux des débats de la scène politique et culturelle est celui de l’identité: l’Algérie est-elle en partie berbère ou non ?

Il existe sur la scène politique algérienne deux discours antagonistes, sinon trois: d’un côté il y a le courant dit « pan arabe » revendiquant le caractère   arabe de l’Algérie sans pour autant, rejeter la profondeur amazigh du peuple algérien. Mais ce  passé amazigh lointain de l’Algérie est à classer au même titre que celui de l’Egypte pharaonique, du passé babylonien de  l’Irak  ou   phénicien de la Syrie,  de la Palestine, du Liban,  de la Jordanie, sans oublier  celui du Soudan, pays qui appartient du point de vue ethnique, majoritairement à l’aire africaine. Si tous ces pays ont un passé  civilisationel non arabe des plus brillants, Il n’en demeure pas moins, que tous se revendiquent comme étant arabes et pour certains d’entre eux, comme uniquement arabe allant jusqu’à ajouter le terme « arabe » dans l’appellation officielle de leur pays.

Si certes, l’Algérie du point de vue ethnique,  n’est pas entièrement arabe, l’Islam par contre  l’a rendue non seulement  musulmane mais  aussi arabe et l’inclue de fait, dans l’aire  culturelle et civilisationelle  arabo-musulmane. Les pouvoirs politiques successifs algériens, en ont, généralement, fait leur approche. D’un autre côté, il y a la tendance dite « démocratique », adhérente au   droit à la différence, à la  pluralité culturelle et ethnique de l’Algérie, revendiquant la mémoire entière de l’Algérie avec sa composante aussi bien arabe que berbère. L’Algérie devrait, aussi, chercher et trouver dans  son prolongement berbère, sa mémoire et son histoire. Dans le prolongement de  cette tendance, il existe un  courant dit « berbériste ». Implanté en Kabylie, celui-ci,  en plus du droit à la différence culturelle et ethnique, revendique essentiellement pour cette région, des droits spécifiques et  un caractère exclusivement amazigh.

Enfin,  le courant dit « islamiste »  englobe l’histoire de l’Algérie dans celle de la Ouma Islamique, dans toute sa diversité. Le « cosmopolitisme » religieux  l’emporte sur le fait nationaliste (Panislamisme).  Le passé ancien de l’Algérie est assimilé à l’inutile, au révolu et au profondément négatif car appartenant à la « Jahiliyya » (période antéislamique, païenne).

Il est évident que le discours sur l’identité nationale, après l’ouverture démocratique n’est plus un tabou.  Ce nouveau discours politique dépourvu de contraintes et jouissant d’une liberté d’expression certaine,  met l’accent sur la nécessité d’une politique contre l’oubli et l’amnésie à laquelle était soumise   l’histoire de l’Algérie aussi bien lointaine que celle, d’ailleurs,  plus récente. Cette nouvelle démarche a eu pour conséquence, entre autres, l’introduction dans la  Constitution de la profondeur amazigh du peuple algérien et la reconnaissance  de la langue amazighe comme langue nationale.

Politique nationale de normalisation des noms de lieux

Consciente de l’importance des toponymes aussi bien au niveau national qu’international et afin de se conformer aux recommandations des Nations Unies relatives à la normalisation des noms géographiques, les autorités politiques du pays ont mis en place depuis déjà 1998, une  Commission Permanente Spécialisée de Toponymie (CPST). Placée sous l’égide du Conseil National de l’Information Géographique, elle est chargée notamment, de définir une politique nationale en la matière par la  mise en place de procédures et normes à même de mettre un terme à cette incohérence constatée.

En effet parmi les incohérences constatées, nous relevons:

Une multitude de variation dans l’écriture d’un même nom de lieu; l’attribution de noms de personnalités historiques à des sites et lieux en disproportion avec  leur stature, l’attribution de noms  ou d’acronymes de sociétés de travaux publics aux cités construites par elles: les cités Sonatiba, 1000 logements, Dragados, Ecotec, etc., abondent et dont, parfois, même l’usage officiel  fait sien  et de surcroît   écrit et prononcé en langue française !  (Il est à noter qu’il n’y a pas d’acronymes dans la langue arabe) l’usage par la population de  dénominations autres que ceux en vigueur officiellement, etc.

L’étude du corpus des odonymes d’Alger conforte ce constat. Nous relevons 40 rues  ayant comme dénomination une lettre de l’alphabet, 20 autres,  un numéro et 3 autres une dénomination alphanumérique, dénominations  issues toutes de la période coloniale, environ 300 autres rues continuent d’avoir des noms datant de l’époque coloniale.

Cette incohérence est également renforcée par la qualité des odonymes. Outre la  présence de nombreux homonymes (plus de  93), l’ouverture sur le monde est très peu marquée, uniquement 33 rues portent des noms de pays, de villes ou de régions étrangères dont 14 pour le monde arabe, 2 pour l’Afrique, 2 pour l’Amérique Latine, 3 pour l’Asie et 12 pour l’Europe (en quasi-totalité français) 

Les villes et régions algériennes sont aussi très peu présents: 33 odonymes. Pour les odonymes historiques ils sont presque inexistants: 2 seulement relatifs à la période berbère, 5 autres à la période romaine et 2 relatifs à la présence turque. Deux  autres, uniquement, portant  le nom   de corporations de métiers,  sont recensés. C’est dire le peu de diversité sémantique de cette odonymie.

En outre, le nombre d’odonymes  est resté sensiblement le même et n’a pratiquement pas changé depuis la période coloniale. Celui-ci peut s’expliquer d’une part par le fait que l’Algérie n’a  pas eu   de politique de dénomination proprement dit, et d’autre part,  elle n’a pratiquement dénommé aucune nouvelle rue. Elle procéda dans la précipitation au lendemain de l’indépendance, au remplacement des anciennes dénominations coloniales par de nouvelles.  Depuis, à chaque anniversaire ou fête nationale, les autorités en charge, procèdent à la débaptisation des rues qui ont gardé toujours leur ancien  nom  colonial.

Au fur et à mesure, le mouvement  de débaptisation s’est essoufflé et on cessa carrément  de  débaptiser les rues. Actuellement, plus de 300 rues portent toujours un nom datant de l’époque coloniale, parfois de personnalités de triste mémoire.

Les nouvelles rues sont rarement dénommées. Les nouveaux quartiers  ont été, par contre, presque systématiquement dénommés, quoique souvent en retard, après que la population ait, spontanément, attribué des noms à ces nouvelles constructions, (souvent c’est le nom de la société réalisatrice ou le nombre de logements construits qui y sont attribués). Ces appellations s’imposent et  accentuent la confusion et participent, ainsi, à la dichotomie: usage officiel /usage local.

Des villes entières ont été construites sans qu’une seule de leurs rues, ne soit nommée: à Bab ez Zouar ou à Badjarah par exemple, quasiment aucune rue ne porte de nom ; toute la commune de Badjarah est divisée-en: Badjrah 1 Badjrah 2, Badjrah 3 etc. 

A Bab Ez Zouar, la plupart des  cités qui composent cet  ensemble disposent d’un nom officiel mais pas les rues: Cité du 8 mai 1945, Cité Soummam, Cité Djorf, Cité 5 juillet, Cité Smain Yefsah. Etant la plus grande, la cité du  8 mai 1945 est divisée en Ilots de voisinage. Constitué de plusieurs bâtiments,  chaque  îlot est identifié par  un numéro mais aucune rue ne porte de nom.

Densité toponymique d'un quartier algérois (période coloniale) 

 

Densité toponymique d'un quartier algérois (période post-coloniale) 

 

Certaines  nouvelles cités  reçoivent des noms de personnalités récemment décédées.  Cette pratique  est à éviter. Il faut attendre qu’un certain temps soit écoulé après leurs décès et que les passions se calment  pour pouvoir attribuer leurs noms à des lieux. Cette démarche permettra de  ne pas céder à des pressions de groupes ou de particuliers désireux de perpétuer la mémoire d’événements ou de personnages qui ne méritent pas autant d’honneur, et  ne pas tomber ainsi dans le cycle baptisation-débaptisation, comme cela été relevé  et comme on le verra certainement dans l’avenir. A titre d’exemple nous pouvons citer le cas de l’avenue Salah Bouakouir  qui, après plus de trente ans, a été rebaptisée Krim Belkacem [15].

Henri Dorion, l’éminent toponymiste canadien et ancien Président du  Groupe des Experts des Nations Unies chargé de  normalisation des Noms  Géographiques écrit à ce sujet: « Ainsi, des toponymes à forte connotation politique sont susceptibles, un jour, de devoir être remplacés par des noms en meilleure harmonie avec les changements politiques qui affectent les régions concernées. Or, l’on sait que tout changement de nom risque d’engendrer tout un cortège de confusions, d’imprécisions et d’erreurs parfois coûteuses… » (Dorion, H, 2000)[16]  

Les toponymes d’une façon générale et les odonymes d’une façon particulière, constituent au même titre que d’autres vocables, un lieu de mémoire car chaque dénomination voit le jour dans un lieu et un temps déterminé entre différents intervenants et dans un ensemble de circonstances spéciales qui le déterminent. Ils constituent des éléments actifs et importants intervenant dans la  revalorisation de l’histoire du pays. C’est pourquoi, il est observé ici et là, de part le monde, une grande rigueur et vigilance dans l’attribution de noms de lieux, qu’ils soient puisés dans l’histoire ancienne ou récente du pays. 

Conclusion

Les enjeux politiques des dénominations ne datent pas d’hier, mais bel et bien depuis l’antiquité. En effet, depuis la plus haute antiquité, les hommes se sont intéressés à expliquer la formation et le sens des noms géographiques. En 1975, une équipe archéologique italienne a découvert à 60 kilomètres d’Alep, en Syrie dans la ville de d’Ebla, 1500 tablettes d’argile à écriture cunéiforme constituant les vestiges des archives royales (troisième millénaire avant Jésus Christ). Sur ces tablettes, on a retrouvé 5000 noms de lieux ! Ceci montre de fort belle manière, l’ancienneté de l’intérêt porté par l’humanité tout entière, aux noms de lieux.

Pour ce qui est de l’Algérie, nous avons essayé de montrer dans cette étude, que les odonymes et les toponymes de façon générale, ont constitué, continuent et continueront certainement de faire l’objet d’enjeux politiques de première importance. Dans l’avenir, avec l’ouverture économique,  le risque de voir l’odonymie et la toponymie, d'une façon prise en mains, en plus, par des milieux d’intérêts multiples et divers, est d’autant plus probable que des exemples ont été relevés çà et là dans des pays émergents: des cités et des quartiers sont  ainsi dénommées officiellement Bastos, d’autres Renault etc.

Il y en est de même en Algérie ou, en l’absence de dénominations officielles, l’usage impose des appellations à caractère commercial  ou industriel comme mentionné ci haut.

Dans un monde sans frontière et du point de vue de la circulation de l’information, l’Algérie ne peut rester en dehors de la communauté internationale. Cette dernière organise depuis 1959 sous l’égide de l’ONU, des rencontres quinquennales sur la normalisation internationale des noms géographiques. Cette normalisation internationale ne peut être efficace que s’il y a au préalable une normalisation nationale. C’est pourquoi,  la définition d’une politique claire par les autorités politiques du pays, permettant  une  prise en  charge  sérieuse et vigoureuse de la gestion de la toponymie d’une façon générale, est des plus urgentes.

Non seulement les noms de lieux font partie intégrante de notre patrimoine historique et culturel mais ils constituent, également, des paramètre essentiels de notre mémoire collective: « Les hommes vivants en société usent de mots dont ils comprennent le sens, c’est la condition de la pensé collective. Or, chaque mot (compris) s’accompagne de souvenir et il n’y a pas de souvenir auquel nous ne puissions faire correspondre de mots. Nous parlons nos souvenirs avant de les évoquer; c’est le langage et c’est tout le système des conventions sociales qui sont solidaires, qui nous permet à chaque instant de reconstruire notre passé » (Maurice Halbwachs, 1975)  

Nous terminons cette étude par cet  extrait[17] de la pensée du grand penseur, philosophe et théoricien chinois  Confucius qui insistait de son temps déjà,  c’est à - dire  500 ans avant notre ère sur l’importance et l’enjeu  politique des dénominations et recommandait de « rendre  correcte les dénominations » ! C’est -à- dire, dans notre terminologie actuelle, de procéder à la normalisation des  dénominations !

« Tzeu lou dit « Si le prince de Wei vous attendait pour régler avec vous les affaires publiques, à quoi donneriez-vous votre premier soin ?’»

-A rendre à chaque chose son vrai nom, répondit le Maître 

- Est-ce raisonnable? Répliqua Tzeu lou. Maître, vous vous égarez loin du but. A quoi bon cette réforme des noms ?

Le Maître répondit  « Que Tzeu  lou est donc grossier ! Un homme sage se garde de dire ou de faire ce qu’il ne sait pas. Si les noms ne conviennent pas aux choses, il y a confusion.  S’il y a confusion, les choses ne s’exécutent pas. Si les choses ne s’exécutent pas, les bienséances et l’harmonie sont négligées. Les bienséances et l’harmonie étant négligées, les supplices et les autres châtiments ne sont pas proportionnés aux fautes. Les supplices et les autres châtiments n’étant plus proportionnées aux fautes, le peuple ne sait plus où mettre la main ni le pied».

Ne pas normaliser  les dénominations   n’est ce pas  «… ajouter au malheur du monde » et faire perdre au « peuple » la bonne direction et ainsi, il ne saura « plus où mettre la main ni le pied ».

Quel retard avons-nous pris et continuons de prendre !  

« Mal nommer les choses n’est pas ajouter au malheur du monde »

Albert  Camus

Références bibliographiques

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Annexe 1

Textes réglementaires relatifs a la dénomination des lieux:

- Décret n°63-105 du 5 avril 1963 relatif aux hommages publics.

- Décret n°77-40 du 19 février 1977 relatif la dénomination de certains lieux et édifices publics.

- Décret n°81-86 du 07.03.1981 portant établissement d’un lexique national des prénoms.

- Décret n°81-27 du 07.03.1981, portant établissement d’un lexique national des noms de villes, villages et autres lieux.

- Décret n°81-28 du 07.03.1981 relatif à la transcription en langue nationale des noms patronymiques.

- Loi n°84-07 du 04.02.1984 relative à l’organisation du territoire du pays.

- Décret n° 84-365 du 01-12-1984 fixant la composition, la consistance et les limites territoriales des communes.

- Loi n°90-08 du 07.04.1990 relative à la wilaya.

- Loi n°90-09 du 07.04.1990 relative à la commune.

- Loi n° 91-16 du 14.01.1991 relative au Moudjahid et au Chahid.

- Décret  n° 93-96 du 5 avril 1993 portant application de l’article 49 de la loi n°91-16 du 14 septembre, relative au moudjahid et au chahid.

- Décret n° 95-217 du 17 août 1995 complétant les dispositions du décret n°77-40 du 19 février 1997 relatif à la dénomination de certains lieux et édifices publics.

- Ordonnance n° 96- 30 du 21.12.1996 modifiant et complétant la loi n°91-05 du 16.01.1991 portant généralisation de l’utilisation de la langue arabe.

- Décret n° 97-104 du 5 avril 1997 relatif à la dénomination et la débaptisation des lieux et édifices publics.

- Arrêté interministériel du 04.02.1997, fixant les caractéristiques techniques de la plaque servant de support matériel à toute dénomination ou débaptisation, sur lieu de pose ainsi que son entretien.

- Arrêté interministériel du 4 février 1998 fixant les modalités et les critères de propositions de dénomination et de débaptisation des lieux et des édifices publics.


Notes

1 Voir bibliographie

[1] Cet usage dénominatif ne prouverait-il pas qu’au  sein d’Alger la musulmane, régnait une certaine tolérance  et que des  quartiers ou des rues étaient  réservés à ce genre de commerce,  bien qu’étant contraire  aux préceptes de la  religion musulmane ?

[2] Expression  empruntée à George (P),1990, « Territoire et identité », in La lettre et les hommes p.351-357, cité par Hervé Guillorel  dans: Noms et Re-Noms: la dénomination des populations, des langues et des territoires. Collection Dyalang. Publications de l’université de Rouen. 1999, p 353

[3] Du plan d’Alger et des environs, dressé au dépôt de la guerre, par ordre de M. le Mal  Duc de Dalmatie, Ministre de la guerre, sous la direction de M le Lieutenant Général  Pelet en 1832

[4] Est- ce le Régent Philippe, Duc d’Orléans ? Orléans, (le Duc ou la ville ?) Nemours ?

[5] Voir à ce sujet ATOUI (B): Toponymie et Espace en Algérie, Editions INCT, 1996

[6] Il y a lieu de mentionner  qu'en  France  c'est  la  loi  du 05/04/1884  qui  réglemente  la   procédure   de   changement de dénomination des communes.

[7] Décret n° 56 642 du 28/06/1956 portant  transformation  des communes mixtes d'Algérie en communes de pleins exercices.

[8] Claudine Chaulet, relève que "même si le pouvoir politique s'adresse officiellement à des citoyens à travers les communes, il ne reconnaît que les groupements constitués par lui (collectif des groupes des tribus ou douars, (groupements d'inter - connaissances) qui n'ont aucune personnalité juridique reconnue, en réalité le pouvoir a toujours pris en considération, en choisissant les candidats aux élections communales ou autres les équilibres tribaux". (1987, T.1).

[9]  Décret N° 63 189 du 16/05/1963 et les ordonnances n° 63 421 du 28/10/1963 et 63 466 du 02/12/1963 et 64 36 du 31/01/1963 portant réorganisation territoriale des communes.

[10] Décret n° 65 246 du 30/09/1965.

[11] "Seulement 74 communes portant des noms  d'origine  coloniale furent débaptisées par  ce  décret.  Le  reste  soit  40 noms, constitué de noms arabes qu'on a jugé utile pour une raison ou une  autre de changer.

[12] Wali: Préfet

[13] Décret n° 77 40 du 19/02/1970

[14] Décret n° 81 27 du 07/03/198

[15] Décret N° 63 189 du 16/05/1963 et les ordonnances n° 63 421 du 28/10/1963 et 63 466 du 02/12/1963 et 64 36 du 31/01/1963 portant réorganisation territoriale des communes.

[16] On peut ajouter à cela, que ces changements  peuvent être également, traumatisants  aussi bien pour la population  que  pour la famille de celui   à qui on a ôté  le nom de telle rue ou de tel édifice.

[17] BROSSE (J) Les grands maîtres de la spiritualité ». Louen Yu,  ‘Entretiens familier’, II, 4; VII, 32; I, 16;IV, 8; XIII, 3. Edition France Loisirs, Paris, 1998, pp. 40-41.