Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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PNR du CRASC, 2005, p. 53-59 | Texte intégral


 

 

Foudil CHERIGUEN

 

 

Ce texte porte sur une typologie des variations dialectales qui peuvent être de trois types : celles d’un même domaine linguistique (une même langue, au sens large) ; celles relevant de deux domaines linguistiques relativement distincts (berbère – arabe) et enfin, celles relevant des apports individuels et/ou des dénominations officielles. La toponymie et la microtoponymie subissent donc l’influence de ces trois aspects dialectologiques, comme elles subissent aussi celle des données anthropologiques.

Aspects dialectologiques 

Variété antérieure versus uniformité actuelle :

Des variantes ayant existé dans le passé d’un ou plusieurs parlers peuvent s’uniformiser avec le temps et aboutir à un même toponyme ou microtoponyme.

Uniformité antérieure versus variété actuelle 

Le cas inverse peut aussi se présenter. Le parler kabyle connaît actuellement et dans une même région une diversité d’usage de la particule d’annexion. On constate un toponyme comme Tizi-Wezzu avec un w prépositionnel, seulement réservé à l’usage de ce toponyme. D’autres toponymes et microtoponymes de même structure morphosyntaxique se réalisent en variantes.

Exemple : Ighil b wamas (avec un b w prépositionnel au lieu d’un w du cas précédent).

La toponymie peut éclairer des éléments dialectologiques et inversement. F. Falc’hun (1970), notait déjà que « la multiplicité des variantes phonétiques (pour désigner des lieux différents) sert la clarté en toponymie, tandis que dans la langue commune elle provoque la confusion ».

Les cas de ce genre sont nombreux en Algérie, citons seulement pour le domaine de l’Arabe dialectal empruntant au berbère le cas de Taghzouyt Ghazaouet, Arzew, Toghza

Une hypothèse, s’agissant des variantes phonétiques, peut être émise, du moins sur un plan théorique à l’intérieur d’un même pays, le degré de différenciation est relatif par rapport à un centre supposé. Ainsi en Algérie, on peut supposer que plus on s’éloigne du centre vers l’est et vers l’ouest, plus la différenciation s’accroît de manière relativement proportionnelle, en ce sens que la variation devient plus importante au fur et à mesure qu’on s’éloigne du centre.

Ce point de vue ne précise pas la nature des éléments variants. Il ne s’agit que du degré d’écart par rapport à un centre réel, ou supposé. Si dans les dialectes, les variantes phonétiques peuvent être expliquées de manière cohérente, tel n’est pas le cas quand il s’agit de toponymes et microtoponymes qui relèvent souvent d’états de langue différenciés.

Trois types de variation 

Les différents plans linguistiques sur lesquels portent ces variantes sont de 3 ordres :

Variantes phonétiques :

Elles sont les plus régulières, en ce sens qu’elles portent sur des sonorités correspondantes. Ainsi, le cas de [ q ] réalisé régulièrement par [ k ] à Jijel.

Dans les toponymes, les variations sont neutralisées à l’écrit mais peuvent persister dans les usages oraux. Le toponyme kabyle Ldjemâa (emprunt à l’arabe dialectal) se réalise avec un âa (Basse Kabylie) équivalent de ae long (en Haute Kabylie).

Variantes morphologiques :

Si elles sont relativement régulières dans les dialectes, cette régularité apparaît moins en toponymie et en microtoponymie où d’anciennes formes dialectales peuvent être figées. Ainsi, le cas de Tizi-Wezzu est singulièrement illustratif, car dans le dialecte local ne subsiste pas le morphème ww comme préposition et en état d’annexion. Cela permet de supposer un ancien w actuellement réalisé en bw partout dans la région.

Variantes lexicales et sémantiques :

Un même mot, un même nom peut avoir des signifiés différents selon les parlers et les régions. En fait, il s’agit moins de variation lexicale que sémantique. Les termes polysémiques sont déjà difficilement interprétables en toponymie. L’homophonie, résultant parfois d’une assimilation d’un ou plusieurs éléments phoniques, peut faire aboutir la réalisation d’un nom à celle d’un autre préexistant.

Ce genre « d’homophonie » inhabituelle en langue peut accroître les difficultés d’interprétation pour le toponymiste. Exemple : Kefrida, issu du latin Aqua frigida.

Variation et modification :

Un relevé des microtoponymes (noms de champs) entourant le village de Tala-Tagout sur un rayon d’environ 3 kms et demi qui donne le chiffre de 37 dont 19 composés et 18 noms simples permet de constater ce qui est plus qu’une variation : la modification des microtoponymes due à la transcription francisée seule en usage dans les cartes et les cadastres. Les bases les plus rebondantes sont Ahriq (1), Alma (2), azru (2), aγggwad (4), avec la particule bu (3), iger (2), iγil (3), tizi et aqwir (1 chacun).

Transcription francisée :

Transcription berbère :

  1-Ahriq Ali ou Ayad

  2-Tihriqine

  3-Alma Oudebba

  4-Alma n Daoued

  5-Azri Nouh

  6-Tazrouts N Sidi Yahia

  7-Aghgouad N teslent

  8-Aghgouad Ouezrar

  9-Aghgouad Oufella

10-Aghgouad Ouchène

11-Boubardiouène

12-Boutouedfine

13-Boughoulad

14-Iger L’Caïd

15-Tigert Neslama

16-Ighil Ouavou

17-Ighil Achera

18-Tighilt Ouazi

19-Tizi Nechikh

20-Aquouir oumekhnache

21-Aghoubbar

22-Azebbache

23-Athiq

24-Ilougane

25-Irsène

26-El-Mers

27-Lemjenah

28-Lefdikh

29-Louda

30-Nezla

31-Talfant

32-Tasgount

33-Tamadagt

34-Tamazirt

35-Takroumbalt

36-Tizrifits

37-Ti’inesrine

 

1-Ahriq e-eli Ueeyyad

2-Tihriqin

3-Alma Udebba

4-Alma n Dawed

5-Azri n Nuh

6-Tazruţ n Sidi Yahia

7-Agggwad t-Teslent

8-Agggwad w-wezrar

9-Agggwad Ufella

10-Aγggwad w-uccen

11-Bubardiwen

12-Butwedfin

13-Bugulad

14-Iger l Qayed

15-Tigert n Slama

16-Igil w-wabu

17-Igil eecra

18-Tigilt Ueezzi

19-Tizi n Ccix

20-Aqwir Umexnac

21-Agwubbar

22-Azebbac

23-Aetiq

24-Ilggwan

25-Irsan

26-Lmers

27-Lemjenneh

28-Lefdix                                                                        

29-Luda

30-Nnezla

31-Talfant

32-Tasgunt

33-Tamadagt

34-Tamazirt

35-Takrumbalt

36-Tizrifiţ

37-Tieinesrin

L’interprétation de ces microtoponymes peut être envisagée comme suit : Ahriq « maquis, boqueteau » selon Dallet (p.338) ; féminin, tahriqt, féminin pluriel, tihriqin. En berbère, dans beaucoup de cas, le féminin d’un nom constitue aussi son diminutif. Tihriqin  signifie donc « petites parcelles ». Ahriq est suffixé de e-eli Ueyyad, anthroponyme, « Ali fils de Ayad ».

Alma, « prairie » suffixé à u debba, « du hérisson », nom complètement tombé en désuétude, jamais en usage dans la région où il est dit inisi aujourd’hui, pour ne survivre que dans d’autres régions (à Amizour, par exemple). Alma n Daoud, « prairie de David », anthroponyme.

Azrinouh, est décomposable en azru, « rocher » et Nouh, « de Noé ». Au u final du mot s’est substitué un i qui en facilite la réalisation phonique du composé. Ce nom a pour féminin Tazruts

(n Sidi Yahia), « roche (de Saint-Jean) ».

Le nom aγggwad, « grand champ labourable » préfixe n teslent, « du frêne », wezrar, « argileux » et ufella, « du haut, situé en amont ».

La particule bu dans les noms géographiques signifie « lieu, endroit de… », d’où  Bubardiwen, « endroit aux bâts d’ânes, de mulets » ; Bu twedfin, « endroit aux fourmis », Bu (i)ghulad , « lieu enceint de murettes de pierres sèches » (Dallet) et Bu (i) zerman, « lieu aux serpents ».

Iger (Lqaïd) qui a pour féminin et diminutif Tigert (n Slama) signifient respectivement « champ du caïd » et « petit champ de l’abondance ». Il existe une variante en kabyle ager (latin ager),( cf. Toponymie algérienne des lieux habités).

Iγil dont le féminin et diminutif est tiγilt qui préfixe wabu ? (opaque) et eecra « des dix ?» pour le premier et u eezzi, du « moineau » pour le second, signifie, ici, « colline en forme de bras ». Ce nom signifie littéralement bras (cf. Toponymie algérienne des lieux habités).

Tizi, « col, défilé » préfixe n ccix, « du cheikh » et aqwir, « petit jardin » est la base d’un seul nom umexnac, anthroponyme et nom de tribu dont la signification est opaque.

S’agissant des noms simples, les microtoponymes (noms de champs) sont les suivants : Aγwbbar, « lieu au fumier », Azebbac, « Brome. Latin, Bromus mollis » (Trabut, p.50), Aetiq, (opaque), Ilgwan, du verbe lwu, « récolter les figues », « lieu de récolte (et de séchage) des figues ». Irsen et Lmers, du verbe ers, « terrains en pente, en contrebas », le deuxième nom comportant un l initial d’origine arabe. Il en est de même pour Lemjenneh, qui signifie « terrain en biais », et Lefdix ? (opaque), ainsi que Luda qui signifie « plaine ».

Nnezla est un emprunt à l’arabe du verbe NZL, « descendre », forme arabe de irsen, lmers, « terrain en pente » même signification pour Tasgunt (cf. irsen et lmers ci-dessus). Tamadagt, nom de plante, « broussaille ». Tamazirt, « pré ». Takrumbalt, de lekwremb, « chou sauvage ». Tizrifits, « terrain sec ». Ti’inesrin, « les petites sources » et enfin, Tihriqin, « petits maquis, boqueteaux ». Tiherracin, peut être de Harcha, « endroits à la bourrache ».

Aspects anthropologiques 

Les données géographiques et anthropologiques se conjuguent dans la formation et l’application du nom (propre). Nommer un lieu, c’est le socialiser : c’est le partager et le faire exister autrement pour d’autres et pour soi-même, c’est le faire devenir un lieu commun au double sens du terme : lieu qui réunit et lieu banalisé, à cette différence que c’est le nom qui devient banal, courant, c’est-à-dire susceptible d’usage pour tous, tous ceux qui y reviennent, les sédentaires. Plus un lieu est socialisé, commun, plus il implique un nom propre.

C’est la sédentarité qui fonde la désignation toponymique, tout comme la durée (l’histoire de l’individu socialisé) fonde l’anthroponymie. La notion d’espace-temps devient pour l’homme la base de la culture du nom propre. Le nom, pour s’individualiser, se redéfinit dans un consensus implicite des membres d’une communauté : ce qui le fait passer du stade de nom commun à celui de nom propre. Il s’applique alors de façon inchangée à ce lieu unique, commun à tous. Je veux parler ici de cet espace commun à tous ceux qu’une communauté adopte et reconnaît comme siens par identification.

Ce sont les contacts de langues et de parlers qui sont à la base des désignations toponymiques et anthroponymiques. L’élément conservé l’est sous forme de substrat : c’est cela qui pose problème au toponymiste. De façon générale, on peut dire que c’est la variété des langues et des vocabulaires en contact qui rend opaque la souche la plus ancienne qui continue à exister sous une forme à la fois constante (des noms, des éléments radicaux peuvent persister) et transformée (car des éléments morphologiques relevant des langues vécues plus tardivement peuvent s’y être ajoutés). Le problème posé par le substrat (cf. V. Bertoldi) n’est pas près de trouver sa solution. Cela suppose néanmoins que trois disciplines sont intimement liées quand il s’agit d’intervenir en toponymie ; ce sont : l’histoire, la géographie et la dialectologie.

L’histoire, entendue comme l’ensemble des données symboliques d’une communauté, constitue les conditions générales qui expliquent les codifications des valeurs mais aussi des bases linguistiques ; la géographie concerne directement les conditions d’espace, et particulièrement d’espace nommé, c’est-à-dire délimité et individualisé pour faire l’objet d’un nom propre. Et c’est l’étymologie qui explique ces transformations de mots servant à nommer.

S’agissant de substrat, pour la Kabylie, c’est la souche Libyque que les documents historiques permettent de retenir comme la plus ancienne. Elle paraît être la première à pouvoir exprimer les conditions de relief et de végétation propre à cette région. Elle survit au temps parce que l’individualisation historico géographique a favorisé le maintien essentiel du domaine Libyque, souche la plus anciennement connue du berbère actuel et de l’un de ses parlers ou grands dialectes, le kabyle. Le fait que le vocabulaire se soit renouvelé au cours des siècles ne semble pas beaucoup altérer les plus anciens toponymes parce que, jusqu’à un temps relativement récent, les traditions, les us et coutumes principales de la Kabylie, la vie montagnarde ainsi que les cultures et la végétation ont été jalousement conservées en dépit des invasions nombreuses qu’à connu le Maghreb et d’une modernisation des procédés agricoles et de l’habitat.

Les conditions de relief et de langue s’y ajoutant, cela a contribué à l’apparition et au maintien d’une individualité propre que la toponymie ne manque pas de constater.

Nous n’insisterons pas beaucoup sur l’organisation sociopolitique de la Kabylie ancienne (le lecteur se reportera à notre ouvrage, Toponymie algérienne des lieux habités, 1993, Epigraphe, éd.).Disons seulement qu’elle est de type agnatique, familiale (famille élargie), tribale. Les tribus se regroupent à leur tour, en confédération. Cependant, l’unité sociopolitique de base reste le village (taddart), lui-même composé de plusieurs kharouba (kabyle, taxerrubt), « quartier », traditionnellement lieu de vie d’une famille (ou plusieurs) élargie aux agnats. L’organisation villageoise est de type démocratique, une démocratie gentilice, régie par l’assemblée de village (d’où sont exclues les femmes au siège direct, mais représentées par leurs proches parents) où prédomine un pouvoir gérontocratique.

L’apparition du kabyle en tant que langue est liée à celle des autres langues   et parlers berbères avec lesquels il partage une unité et une identité syntaxique incontestable ainsi qu’un fond lexical commun. Des emprunts ont cependant été faits de manière relativement massive à l’arabe classique à travers le Coran d’abord, puis, plus tard, par le moyen de l’arabe dialectal, plus proche syntaxiquement et phonétiquement du berbère. La toponymie de la Kabylie en est largement influencée. Toutefois, des apports beaucoup plus anciens remontant jusqu’à l’ancien égyptien (à l’araméen) peuvent être constatés, sans parler des lexiques punique et latin, ce dernier beaucoup plus tardif. Citons l’exemple de iger, ifires, ifilku, respectivement du latin ager, pirus, falco, souvent repérables en toponymie et microtoponymie du domaine kabyle. Mais beaucoup de mots considérés comme des emprunts du kabyle à l’Arabe peuvent dériver d’un fond beaucoup plus ancien, de l’ancien égyptien par exemple.

Il en résulte que les données dialectologiques et anthropologiques ne servent pas la toponymie de manière parallèle ou égale. Ces deux sortes de données peuvent se compléter comme elles peuvent se contredire. Car si la dialectologie moderne, d’inspiration linguistique privilégie la synchronie, c’est sur la méthode historique, donc diachronique, que repose l’anthropologie.

Références bibliographiques 

BERTOLDI (Vittorio), « Problèmes de substrat », Bulletin de la société linguistique de Paris.

DALLET (Jean-Marie), Dictionnaire kabyle-français, SELAF, 1982, Paris.

FALC’HUN  (François), avec la collaboration de Pierre Tanguy, Les noms de lieu celtiques, 2ème série, problèmes de doctrine et de méthode, noms des hauteurs. Editions armoricaines, Rennes, 1970.

CHERIGUEN (Foudil), Toponymie algérienne des lieux habités (les noms composés), Epigraphe, Alger, 1993 et « Anthropo-toponymie et désignation de l’environnement politique », Mots, n°39, CNRS, Paris, 1994.