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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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PNR du CRASC, 2005, p. 159-165 | Texte intégral


 

 

 

Saddek BENKADA

 

 

La présence espagnole qui a duré près de trois siècles, avec les deux occupations d'Oran et de Mers-el-Kébir de 1505 à 1708 et de 1732 à 1792 ; et qui, de l'avis d'un des meilleurs spécialistes actuels de la présence espagnole à Oran, aurait  constitué en son temps, «une expérience historique qui n'a guère d'équivalent.»(J-F.SCHAUB: 1999, 11). Cette longue occupation n'a pas été comme on peut s'en douter, restée sans influence sur la formation de nombreux noms de lieux marqués par des événements historiques ou qui se sont tout simplement accrochés au paysage naturel. Paysage qui, par certains de ses aspects n'est pas sans rappeler celui de la partie méridionale de la péninsule ibérique.

Les toponymes espagnols de la région d'Oran ont toujours posé problème aux historiens quant à leur identification avec la topographie des lieux. Adrien Berbrugger, s'en rendait déjà compte en 1865, dans ses premiers travaux sur les sources espagnoles de l'histoire de l'Algérie; faisant des observations à propos de l'ouvrage du chroniqueur espagnol Diego Suarez sur l' "Histoire de Mers-el-Kébir"; il écrit, «On a déjà dit que les cartes ne donnent pas tous les noms de localités qui figurent en assez grand nombre dans ce récit. Nous faisons appel, à ce sujet, à nos correspondants d'Oran, qui sont à même d'étudier ces questions topographiques sur place et de retrouver des synonymies qui ont échappé au traducteur.» (D. SUARZE: 1865, 417). Il relève également que, «Suarez, très peu fort en géographie comparée, ne pouvait reconnaître une erreur qu'il trouvait dans les auteurs de son temps. Il ne faut pas s'étonner de le voir placer Thagaste sur l'emplacement de Canastel» (D. SUARE, 254).

Bien que, par le passé, ce projet d'identification des toponymes espagnols ait été formulé par Gaston Pellecat et Jean Cazenave, ils n'eurent toutefois pas le temps de le réaliser. Le toponymiste du Maghreb, Arthur Pellegrin, peu informé sur l'extension toponymique espanole en Oranie depuis le XVIe siècle, pense à tort que, «, sa nomenclature a été peu affectée par la langue de Cervantès». Il ne relève autour d'Oran que : "Santa-Cruz", "Sainte-Croix", "Cap Falcon" du "Faucon", "Cap Lindelss des Andalous"; "Miramar" est une contraction de Mira el mar, "vue sur la mer"»(A. PELLEGRIN : 1949, 211). Ainsi, tentant à faire œuvre de continuation dans ce domaine, nous avons cependant cru nécessaire de commencer par travailler sur un premier corpus, en exploitant une forme des sources historiques dont disposent amplement les dépôts d'archives espagnols que sont , en fait, les rapports des gouverneurs-généraux commandant les places d'Oran et de Mers-el-Kébir. Parmi un exemple de ces rapports, relevons celui de Joseph de Aramburu : la richesse en informations historiques sur l'arrière-pays oranais, contenues dans ce rapport et dans la carte qui l'accompagne, n'avait pas manqué d'attirer l'attention de deux chercheurs; à savoir, Mikel de Epalza et Mohamed El Korso, lesquels ont eu l'excellente idée de le faire connaître au grand public, en se chargeant de sa publication en 1978[1].

Joseph Basilio de Aramburu, Lieutenant général, quatrième Commandant général ou Gouverneur d'Oran et de Mers-el-Kébir, depuis1732, fut nommé en 1738, où il succéda au marquis de Villadarias. En 1742, il céda son poste à Alexandre de la Motte, un Français. Il  avait établi en 1741, un rapport annexé d'une très intéressante carte espagnole de la région oranaise[2]. Ce rapport est aussi « accompagné d'une longue lettre de présentation, qui reprend certaines idées du rapport et qui a été rédigé par le Gouverneur Aramburu. En outre, comme documentation justificatve, le Gouverneur envoie cinq autres documents plus anciens, qui ont servi à rédiger une partie du rapport.» (M. de Epalza et M. El Korso: 1978, 13)

Le rapport, bien que, à de nombreux égards  pêche par une grande ignorance de la géographie de l'intérieur du pays, il n'en présente pas moins un intérêt certain au point de vue de l'ethnonymie et de la toponymie qu'avaient adoptées  les Espagnols pour désigner les tribus et  les lieux autochtones. Cependant, bien que les présentateurs du rapport aient mis à la disposition du lecteur un "index des noms de lieux" (pp.67-77), ces derniers restent, pour la plupart, non identifiés car  ils n'ont pas été étudiés sous l'angle d'une approche onomastique, c'est-à-dire, en faisant appel aux ressources méthodologiques nécessaires er adéquates, notamment celles de la toponymie historique et de la topographie historique (S.BENKADA: 2000, 31-33, 2001); ce à quoi, nous essaierons, dans cette contribution, d'y pallier, en procédant à une analyse des toponymes contenus dans le rapport en question.

Pour pouvoir donner une idée de l'importance de la toponymie espagnole à cette époque, nous avons pour  la bonne compréhension de leur origine, essayé de les classer par groupes :

- Les macro- toponymes : noms de villes ,villages, agglomérations

- Les micro-toponymes

- Les hydronymes : noms de cours d'eau, sources, fontaines, lacs etc.

- Les oronymes : noms de montagnes

- Les noms de plaines, coteaux, vallées etc.

- Points de la côte maritime

- Les toponymes se confondant avec un ethnonyme

1) Les macro- toponymes : noms de villes, villages, agglomérations

Alcala ou El Guela : Kalaâ des Beni Rached (Mascara)

Arseu (puerto de) : Arzew

Borx, El Bordo : El Bordj (Mascara)

Bugia, Bujia : Bougie (Bedjaïa)

Busfar : Bousfer

Canastel (ou Krextell) : Krichtel actuel

Cart (El) : Kart (Mascara)

Cidi Brahim : Sidi Brahim (chez les Ouled Slimane,dans la région de Sidi Bel Abbes)

Guisda : Oujda (Maroc)

Krextell : Krichtel actuel (voir Canastel)

Marina : Maghnia

Mascar : Mascara

Mazarquivir : Mers-el-Kébir[3]

Mostagan : Mostaganem

Sajara : Sahara

Sesil : Sassel

Tamazoga : Tamazougha (ancien Saint-Maur)

Tanira : Ténira (région de Sidi Bel Abbes)

Tanut el Gasbat : (Tlemcen)

Tenez : Ténes

Terga : Terga

Tremezen, Tremcen = Tlemcen

Veniuerda : Selon toute vraisemblance, il s'agit de Sidi Ali Ben Youb

2 - Les micro-toponymes oranais

Alcorrocal : Il pourrait s'agir du Mont d'Yfri du cadastre de 1869. Terrains broussailleux, ils  occupés actuellement par la mechta des Bouacheria, route de la Crète, relevant de  la commune de Misserghin.

Alcazaba : La Casbah d'Oran (citadelle)

Terras Blancas : Terres Blanches

Yfre, Yfre el Viejo  : Ifri (Oran)[4]

3 - Les hydronymes : noms de cours d'eau, sources, fontaines, lacs etc.

Arroyo del Puerco o Guadaljalu : Oued el Halouf

Arroyo que llaman Busfar : ruisseau de Bousfer (Oran)

El Rio Sauzar :

Rio salado : Oued El Malah

El Rio Guadiser : Oued Isser (Tlemcen)

El Guadelvisvar : (non identifié)

Rio de Tremezen : probablement la Tafna

Rio Chilef : Oued Chleff

Rio Sique : Oued Sig

Maguerra : Oued Mequerra

Ayn el Baida o Aguas Blancas de la Meleta : Aïn el Beïda (plaine de la Mléta)

El Rio Habra : Oued Habra

La fuente de los Galapagos : "la source des Tortues" (Mers-el-Kébir)

La Laguna Grande : La grande Sebkha

Maptog : Oued El Mabtouh

4 - Les oronymes : noms de monts, montagnes, buttes etc

Cerro de los Pepinos : Koudiat el Khiar (Oran)[5]

Tacela ou Tasela : Tessala (montagne du) dans la région de Sidi Bel Abbes

El Monte de la Meseta : La montagne du Murdjadjo, Oran

Montaña de Santa Cruz : La montagne du Murdjadjo, Oran

El cerro de Arive : (non identifié)

Serrania de Trara : Monts des Trara (Nedroma)

Sierra de Tanira : Monts de Ténira.

5 - Les noms de plaines, côteaux, vallées etc

El  Fratria : Chez les Beni Ghadou (Mostaganem)

El valle de los Venerages : plaine des Beni Rached (Mascara)

El llano de Aghad :  La plaine d'Angad (Oujda)

El campo de Argovel : La plaine deTélamine

El Zaldor, Saidor, Saydor : Plaine de Zaïdor

Meleta : Mleta

Tiliguin : Plaine de Tiliouine, à Bou Djebha dans larégion de Sidi Bel Abbes)

Vega de Sirat : la plaine de Sirat (Mostaganem)

6 - Points de la côte maritime

Cap Falcon = Cap Falcon (Oran)

La cuesta del Borrachon (en aravigo Buehsein) : "Bouhassoun" ou "Bouhssen" (Mers-el-Kébir)

Punta de la Abuja = Pointe de l'Aiguille (Oran)

Punta de la Mona : Pointe de la Guenon (Oran)

7 - Les toponymes se confondant avec un ethnonyme

Gualaza = Oulhasa (Tlemcen)

Habra = Habra (Arzew)

Venisnus = Beni Snous (Tlemcen)

Si les sources historiques espagnoles de nature diverse : archives diplomatiques, documents cadastraux et fiscaux, rapports des gouverneurs, relations de voyage, ouvrages historiques, et particulièrement les plans et cartes (M. de EPALZA , J.B. VILAR : 1988, 12) ont permis un début prometteur d'une nouvelle lecture de  l'histoire de l'architecture et de l'urbanisme d'Oran, durant les deux occupations espagnoles( S. BENKADA : 1999), le rapport de Joseph de Armaburu représente de ce point de vue un exemple parmi tant d'autres, de ce que peuvent contenir les très nombreuses sources historiques espagnoles concernant l'histoire de l'Algérie, et de manière particulière, la région d'Oran qui demeurent pour la plupart encore inexploitées sur le plan de l'analyse onomastique (ondonymie, anthroponymie, ethnonymie, toponymie etc.).

Références bibliographiques

SCHAUB (Jean-Frédéric). Les Juifs du roi d'Espagne. Oran 1509-1669. Paris, Hachette Littératures, 1999

DIEGO SUARZE. "Mers-el-Kébir". RA 9/1865, trad. A. Berbrugger, Revue Africaine, 1865, p.417 note 1

PELLEGRIN (A). Essai sur les noms de lieux d'Algérie et de Tunisie. Etymologie, signification. Ed. SAPI,  Tunis, 1949

Michel de Epalza  et Mohamed El Korso , Oran et l'Ouest algérien au XVIIIe siècle d'après le rapport Aramburu. Présentation et traduction de Michel de Epalza  et Mohamed El Korso. Alger, Bibliothèque Nationale, 1978.

EPALZA (Mikel de). "Une importante carte espagnole de l'Ouest algérien en 1741". Revue d'Histoire Maghrébine, Tunis, n°5, 1976

Mikel de Epalza et Mohamed El Korso Oran et l'Ouest algérien au XVIIIe siècle d'après le rapport Aramburu. Présentation et traduction de Michel de Epalza  et Mohamed El Korso. Alger, Bibliothèque Nationale, 1978

BENKADA (Saddek) :

- Espace urbain et Structures sociales à Oran de 1792 à 1831. DEA-Sociologie, Université d'Oran, 1988

- Oran, ville espagnole : Aménagements et travaux urbains durant la seconde occupation espagnole (1732-1792). Primeras jornadas hispano-argelinas de historiadores y documentalistas. Universidad Nacional de Educacion a Distancia (UNED), Madrid, 27-29 janvier 1999.

- La Toponymie et sa dimension historique en Algérie : Etude de cas. Alger, INCT, Bulletin des Sciences géographiques, n° 5, 2000

- Topographie historique en Algérie : quelques jalons de recherche. Séminaire sur la toponymie : Mémoire et Histoire. Alger, CNRPAH, 21-22 avril 2001.

TINTHOIN (R), Mers-el-Kébir, le grand port. Oran, Heintz, 1956.

EPALZA (M. de), VILAR (J.-B.), Planos y mapas hispanicos de Argelia. Siglos XVI-XVIII. Plans et cartes hispaniques XVIème-XVIIIème siècles. (Edition bilingue). Madrid, Instituto Hispano-Arabe de Cultura,1988.


Notes

[1] Oran et l'Ouest algérien au XVIIIe siècle d'après le rapport Aramburu. Présentation et traduction de Michel de Epalza  et Mohamed El Korso. Alger, Bibliothèque Nationale, 1978.

[2] La carte porte comme titre "Esplicacion de la forma en que estuan sentadas las parcialidades de caballeros, y zafinas de villanos, que componen el reino, de Tremezen, con expecificacion de sus divisiones, idelas que no estaban sugetas a la plaza de Oran, antes de su ebacucion"
Cette carte semble avoir été, selon Mikel de Epalza et Mohamed El Korso, «ordonnée et planifiée sûrement par le Gouverneur Aramburu lui-même, mais elle fut probablement réalisée par l'ingénieur Antonio de Gaver, bien qu'elle ne soit pas signée. Néanmoins, en la comparant à l'écriture d'autres plans oranais de l'époque, faits par Joachim de Rado en 1740 ou par Antonio Gaver en 1741, c'est bien ce dernier qui fit du moins l'exemplaire connu de cette carte.» Mikel de Epalza et Mohamed El Korso Oran et l'Ouest algérien au XVIIIe siècle d'après le rapport Aramburu. Présentation et traduction de Michel de Epalza  et Mohamed El Korso. Alger, Bibliothèque Nationale, 1978, p.13. Voir également EPALZA (Mikel de). "Une importante carte espagnole de l'Ouest algérien en 1741". Revue d'Histoire Maghrébine, Tunis, n°5, 1976 pp.81-86

[3] Sur l'évolution du toponyme, voir particulièrement : René Tinthoin. Mers-el-Kébir, le grand port. Oran, Heintz, 1956.

[4] Yfri : Toponyme dont l'étymologie d'origine berbère signifie"grotte","caverne", pl. Ifrane; en raison  de l'existence des nombreuses excavations naturelles situées sur les flancs calcaires du Murdjajdjo.

Il est généralement admis que la fondation d'Yfri remonte à 1701 par le Bey Bouchelaghem où il installa le Ribat desTolba pour assiéger les Espagnols qui finirent par abandonner la ville en 1708. Son emplacement se trouve actuellement dans le nouveau quartier d'Yfri, l'ancien faubourg Eugène Étienne à qui on a restitué son nom primitif d'Yfri.

Après leur deuxième occupation d'Oran en 1732, les Espagnols firent occuper Yfri par les Mogatazes, dont la présence à l'intérieur des murailles gênait la garnison. Mais à la suite des incessantes attaques des troupes algériennes contre les Mogatazes d'Yfri, ces derniers abandonnèrent le faubourg et se réfugièrent dans le quartier de la Calère, sous les murailles de la ville. C'est ce qui explique sans doute pourquoi les cartes espagnoles établies après l'abandon  d'Yfri indiquaient sur l'emplacement de ce faubourg "Yfre arruinado" (Yfre en ruine) cf. "Plano dela Plaza de Oran y sus castillos con la de Mazalquivir en 1757" (Plan de la place d'Oran et de ses forts avec celle de Mers-el-Kébir en 1757) Lithographie, Collet,Oran, reproduit par la Société de Géographie et d'Archéolgie d'Oran, sd.

[5] Cerro de los Pepinos : c'est le "Koudiat -el-Khiar" des chroniqueurs algériens.

« Le vocable koudia(t) indique bien qu'il s'agit d'une élévation de terrain soit une colline, un monticule ou une butte. Quant au mot « el khiar », nous avons deux  interprétations possibles; ou, il pourrait s'agir d'un nom de personne, en l'occurrence d'un saint, comme celui dont la gubba se trouve située sur un monticule à Es-Sénia, appelé "Sidi el Khiar"; ou bien, « el Khiar » pourrait être tout simplement les "concombres", et la traduction serait "la colline ou le monticule des concombres". Toutefois, la toponymie espagnole d'Oran, désignait elle aussi une élévation de terrain qui semble être d'importance stratégique, sous le nom de "Cerro de los pepinos" : « Monticule des concombres ». Il est permis de penser que le même lieu aurait-il fait l'objet du même toponyme, et dans sa version arabe, et dans sa version espagnole. Le cas n'est pas rare. »

BENKADA (Saddek). Espace urbain et Structures sociales à Oran de 1792 à 1831. DEA-Sociologie, Université d'Oran, 223 p., 1988, p. 199.