Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Publications PNR

PNR du Crasc, 2005, p. 141-171 | Texte intégral


 

 

Khédidja ADEL*

 

 

 

 

 

 

Les territoires  montagneux du massif de l’Aurès semblent traverser le temps sans connaître de grands changements comme l’attestaient il y a encore peu de temps les paysages qui s’offraient aux voyageurs. Le temps  semblait immuable dans les vallées qui traversaient de part en part le massif, avec ses villages traditionnels, de terre et de pierres, accrochés au flanc des montagnes, pour s’éloigner des dangers, dans un acte défensif, mais aussi pour épargner des vergers, en terrasses, soigneusement entretenus.

Ces vallées, profondément creusées par les lits d’oued (l’Oued Abdi, l’Oued El Abiod…), sont pourtant travaillées de l’intérieur par des mutations et par de grands bouleversements (guerres, routes, électrification, mouvements migratoires,…). Nous avons choisi de saisir de l’intérieur les mutations qui affectent ces régions, longtemps considérées comme refuges et comme conservatoires.

A partir des observations et données des travaux réalisés à partir des années trente, il s’agit de faire une relecture de cet espace: son évolution, les bouleversements qui l’ont affecté, la réorganisation des territoires, leur rapport avec les hommes qui les habitent et les façonnent.

Des voyageurs et des ethnologues se sont assez tôt intéressés à ces régions qui surprennent par leur beauté et les particularités qui les caractérisent.

Ainsi Germaine Tillon, première ethnologue des années trente avec Thérèse Rivière, écrit que l’Aurès était une province qui (selon le démembrement de 1935) nourrissait 57 623 hts soit environ 14000 familles dites « françaises ».

Sous le second empire et sur l’ordre de l’empereur, le territoire aurésien avait été découpé en 13 circonscriptions, destinées à devenir des communes et à ce titre, calibrées de telle sorte qu’elles devaient pouvoir s’administrer elles-mêmes…13 futures communes indigènes, jamais nées, jamais indépendantes, jamais libres, elles devinrent des douars et furent autocratiquement gérées par des caïds.

…A l’intérieur de ces douars existaient antérieurement d’autres unités que les français nommaient tribus mais auxquelles les personnes  dites indigènes donnaient le nom de ‘arch, terme arabe qui signifie le "peuple".

Vaste massif montagneux, coupé de longues vallées profondes et parallèles, qui constituent autant d’ensembles socio-économiques aux caractéristiques propres. « Les plis serrés comme les fronces d’une étoffe, dessinent de longues arêtes rectilignes, des crêtes étroites, séparées par de profondes vallées parallèles, n’ayant entre elles que des communications difficiles : l’oued El Kantara, l’Oued Abdi, l’Oued El Abiod et l’oued El Arab… pour reprendre la définition de Lartigue dans sa monographie de l’Aurès de 1904.

Montagne refuge, des rebelles, « la montagne du refus et de l’autochtonie…Une sorte de ventre de l’histoire… ». Dans le chapitre, "une illustration, l’Aurès portrait vu de dos", Fanny Colonna[1] nous offre une lecture des écrits antérieurs consacrés à cette région.

Aussi nous pouvons lire la description de Masqueray : « ce quadrilatère montagneux, inscrit entre Batna et Khenchela d’un côté, Khanga-Sidi-Naji et Biskra de l’autre, est sombre, boisé et élevé au nord, saharien jusqu’en son milieu vers le sud. Cèdres et genévriers, palmiers et oliviers parmi beaucoup d’autres espèces le peuplent. Toutes sortes d’arbres fruitiers, amandiers, noyers, cerisiers, pêchers, vignes, s’y rencontrent en abondance. Ce qui est remarquable c’est le contraste célèbre…entre les plaines ternes, le ciel gris, les montagnes noirâtres du Nord, et l’éblouissante apparition d’une oasis quelle que soit la route qu’on emprunte pour aller du plateau au Sahara. »…Il y a deux Aurès géographiques : le Nord et le Sud… sur le plan du peuplement et de la langue deux « autres moitiés », le “Cherq” et le “Gharb”… Avec de grosses et puissantes tribus telle les Ah Abdi avec 15.000 hts ; les Ah Daoud avec 10.000 hts ; et des tribus faibles telle les Ah Frah avec 3000 hts, et l’Ahmar khaddou, 6000 pour trois douars.

Pour Lartigue (qui reprend les données du Senatus Consulte) la densité de peuplement est partout remarquablement basse : de 4 personnes au Km2 dans l’Ahmar Khaddou, région de nomadisme à 13 ou 17 dans les gros villages sédentaires de l’ouest (Aïn Zaatout, ou Bouzina) une différence criante avec la kabylie, qui dès ce moment supporte ses 100 hts au km2 [2].

Comment s’organise l’espace aurésien ?

Ces vallées qui sont séparées par de hautes crêtes n’ont entre elles que des communications difficiles. D’une vallée à l’autre, les tribus entretiennent des rapports politiques (qui peuvent ne pas se manifester des années durant !). Mais à l’intérieur d’une même vallée, la relation est d’abord économique avant d’être politique. Deux grandes tribus dominent les deux vallées : les ouled Abdi ou Abdawi et les ouled Daoud ou Touaba de l’Oued El Abiod ; qui entretiennent des rapports conflictuels dont le paysage garde la marque « comme les magasins collectifs qui étaient autant de postes fortifiés perchés sur les crêtes défensives protégeant les cultures irriguées contre les incursions des Abdawi » (Faublée-Urbain).

Le dépassement du fractionnement et des conflits qui caractérisent ces sociétés ou pour reprendre Germaine Tillion, ces "petits peuples", les vallées le vivaient sur le mode cyclique, chaque été, saison de l’abondance et des réjouissances, les moissons et la cueillette des fruits ayant rempli greniers et maisons.

C’est l’été, en effet, que se déroulaient les grands marchés coïncidant avec les grands pèlerinages, (importants échanges économiques destinés aux réserves annuelles). Ceci concernait la totalité de l’espace aurésien. Et comme le souligne F. Colonna : « on peut dire qu’il s’agissait, à l’évidence, d’un principe et d’une pratique d’échange et de circulation de biens d’hommes et de sainteté… ». Ce grand cycle économique, religieux et socio-culturel qui animait chaque été, toutes les populations de toutes les vallées de l’Aurès d’un vaste mouvement d’ensemble pourrait bien participer d’une vision totalisante de l’univers : l’économique, le sacré et l’historique -l’espace et le temps-, s’organisent et sont compris dans la même synthèse.

La pratique du regroupement annuel lors du pèlerinage du Djebel Bous a pris fin de façon définitive avant la guerre de libération. Il y a bien eu des tentatives dans les années 1970, sans succès.

Ce pèlerinage a été décrit assez précisément et les quelques photographies qui sont parvenues jusqu’à nous révèlent le caractère important de cette manifestation (en l’occurrence les photographies de Thérèse Rivière et de Germaine Tillon). Sur le terrain, les descriptions de nos interlocuteurs sont encore assez précises. Les imaginaires restent encore marqués par ce pèlerinage.

Aujourd’hui, le marché de gros de M’Zirâa qui draine des commerçants de toutes les régions d’Algérie, se distingue surtout par son caractère économique et financier. Remis à neuf par la nouvelle équipe de l’APC, ce souk journalier, dont le montant d’adjudication est de 7.100.000 DA, anime M’Zirâa  et procure un nombre d’emplois permanents et saisonniers très appréciable. Selon un travail d’enquête mené par A. Khiari, 500 véhicules/jour transitent par ce marché qui connaît une activité intense de novembre à juillet. Les récoltes arrivent à maturité dans un intervalle de 20 jours. Ce qui permet plusieurs récoltes de légumes qui arrivent sur le marché, même en plein hiver. Une des conclusions de A. Khiari paraît intéressante, à savoir que « le capital foncier n’est plus ...signe de richesse…c’est le nombre de serres que comptent l’exploitation ». Aussi sommes-nous tentés de faire un parallèle entre les deux souks et les images suivantes sont assez intéressantes.

 

 

 

Chaque vallée présente des étages climatiques variés… Schématiquement nous pouvons déceler trois grandes zones naturelles correspondant à trois modes d’organisation de l’espace agricole.

  • Le versant septentrional du massif et les bassins supérieurs constituent des régions de céréaliculture extensive, de pâturages de printemps et d’été et d’arboriculture fruitière. Compte tenu de la pluviométrie et des sommets fréquemment enneigés l’hiver, les activités agricoles ne sont pas totalement dépendantes du cours d’eau. L’espace agricole s’étale en parcelles de superficie moyenne le long des pentes relativement douces de versants.
  • La zone centrale, est plus importante. Le climat étant  plus sec, les vergers et les céréales se concentrent nécessairement sur les berges de l’oued, en petites parcelles irriguées.
  • Enfin le versant méridional du massif au climat très sec, constitue essentiellement et simultanément une zone de culture du palmier dattier, l’arboriculture fruitière et la céréaliculture en irriguée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                              

 

 

 

 

A ces trois modes d’organisation agricole correspondent deux formes d’habitat : l’habitat

semi dispersé et l’habitat groupé (la dechra étant la forme d’habitat la plus répandue).

Le système d’organisation de l’espace aurasien s’organise autour d’un souci et d’un problème majeurs : la maîtrise de l’eau. La maîtrise de l’eau est aussi importante que la possession de la terre. Au plan territorial et politique, c’est la maîtrise de l’eau qui est à l’origine de la majorité des conflits ; c’est également vrai pour les villages kabyles de Waghlis (Messaci).

Nous empruntons à M. Gaudry, la description de trois types de dechra :

  1. Dans l’oued El Abiod (ou prédomine une forme de semi nomadisme) : « ... les maisons agriffées à la pente, face à la vallée, s’épaulent, s’accolent, s’escaladent et forment une succession de gradins, la terrasse de l’un servant de seuil à l’autre, jusqu’au sommet que couronne le grenier commun, la gelâa … ».
  2. Dans le canyon de l’oued El Abiod (bassin méridional) : « …les dechras sont incrustées au flanc du roc vertical comme les antres de fauves ou déposées tout au sommet, à l’extrême bord des falaises comme des repères d’oiseaux de proie… ».
  3. Dans l’oued Abdi :  « ...chez les populations de l’Oued Abdi qui, pour la plupart sédentaires, ne bâtissent ordinairement pas de gelâa, les villages sont cependant construits de la même manière…perchés sur des hauteurs au-dessus des étroits vergers qui suivent les bords de l’oued…. » ; « …la même disposition générale du village se retrouve : partout le rempart du vide et l’avantage de l’élévation ».


 

      Le village de Aïn Zaatout : panorama sur l’ancien noyau,
               appelé SUR, du village traditionnel. 2003

 

                            

 

 

 

M’zirâa : quelques repères du passé encore proche

M’zirâa, située dans le piémont sud du massif aurésien semble constituer à notre avis, une illustration parfaite et extrême des grands bouleversements qui affectent les zones de montagne: de création récente en tant que commune (1985).

Quatre grands groupes se trouvent traditionnellement sur les terres dans la commune de M’zirâa (le découpage administratif reprend globalement les limites de l’ancien découpage du Sénatus Consulte, à peu de choses près que certaines parcelles (exemple des terres "blanches" de Miouri, situées à la frontière/Est d’une commune voisine) ont été récupérées par les frontières de la commune en 1985).

Ce sont :

  • les Beni Melkem (douar[3] Tadjemout : « …le plus pauvre, le plus central. Douar unique pour deux petits peuples arrogants et ennemis… », G.Tillion.)
  • les Ouled ‘Abderrahmane (douar Tadjemout)
  • les Beni Bou Slimane ou Ouled Sidi Meslem (douar Kimmel)
  • les Ouled Youb (douar Oulèch)

M’ziraa, c’était le territoire de transhumance de la communauté des Ouled Abderrahmane. Les autres communautés possèdent leur propre territoire de transhumance : les Beni Melkem traditionnellement opposés aux Ouled Abderrahmane ; les Beni Bouslimane et les Ouled Youb. Toutes ces communautés sont des semi-nomades, pasteurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de blé et d’orge qui vivaient en économie fermée.

Ils comptaient 150 foyers et un millier d’habitants…Les Ouled Abderrahmane représentent typiquement les tribus du Sud de l’Ahmar Khaddou, à habitat dispersé, à densité faible-1 à 5 hts/km2. (Rappelons que l’Aurès a toujours eu une faible densité d’habitants au Km2 contrairement à d’autres aires culturelles bérbérophones).

L’habitat offre un intérêt particulier :

  • Ils restaient assez longtemps dans des lieux assez différents que la plaine Nord Sahara et les hauts sommets de l’Aurès.
  • Ils utilisaient la maison à terrasse, en pierres (233 maisons), la maison souterraine (85 maisons), parfois la tente ou l’abri sous roche (habitat troglodyte pendant Sammer, la saison chaude).

Au nord du territoire, se dresse l’Ahmar Khaddou, qui a des sommets de près de 2000m ; les hommes et quelques familles y passent quelques jours par an en été et en automne, pour les labours, les récoltes de céréales, les battages et la surveillance des troupeaux. A Hoyir, à 1500-1800m, on y trouve les habitations d’été ; toutes les familles y possèdent une maison qu’elles habitent jusqu’aux premières pluies d’automne. Elles passent l’hiver entre 1000 et 700m aux environs du grenier à Kebach, d’Hakabliz et de l’oasis de Rhanime (dans la Dakhla).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Un espace "retourné" :

Depuis les années 1980, l’on assiste à une reconfiguration des territoires de l’Ahmar Khaddou: de territoires de transhumance nous passons à un autre statut, celui de territoires à vocation agricole avec le phénomène de sédentarisation des "petits peuples" de l’Ahmar Khaddou dans ce qui va devenir la commune de M’zirâa avec des agglomérations secondaires et une zone éparse.

 

                   Répartition de la population RGPH 1987 (¹)

Zones

Nb d’hts

Nb de logts

Nb de ménages

Chef-lieu

574

115

92

Sidi Masmoudi

511

157

92

Bghila

516

98

92

Z. éparse

2625 *

1430+7 **

406+7**

Total

4226

682

682

(¹) Source PDAU commune de M’ziraa

*   Dont 51 nomades

** tentes

Les données du PDAU, réalisé en 1996, présentent, pour ce qui est de la zone éparse, les données suivantes : constituée de petits groupements ou hameaux plus ou moins importants…

 

 Répartition de la population, des logements et des ménages dans la zone éparse :

 

Hameau ou

 

Lieu-dit

 

Population zone éparse

 

Nb d’habitants

Nb de logements

Nb de ménages

N’fdet med Sghir

320

83

54

Nfida Djedida

570

88

86

Kharboucha

86

120

12

Tadjmout

265

362

57

Kebach-Taguetiout

72

238

10

Targa-Laksar

148

216

31

El-Mancef Oulach

445

200

58

Kef-Lesfer

668

123

98

Total

2625

1430

406

Nomades :

Ouled Rahma

Ouled Abdellah

Soumaa

 

51 nomades

 

7 tentes

 

7

Total avec nomades

2485

1437

413

Source : PDAU de M’zirâa 1996

 

Une remarque de taille est signalée dans le rapport du PDAU : un décalage au niveau des chiffres entre les logements et les habitants. Ceci s’explique par le recensement de nombreux logements abandonnés par leurs habitants.

En 2001, les villages que le recensement désigne par hameaux sont entièrement abandonnés ainsi Tadjmout, Romane, Kebbach ou bien Oulach pour ne citer que ceux que nous avons eu l’occasion de visiter en octobre 2001. Les habitants sont descendus soit vers M’zirâa (l’agglomération), soit vers Sidi Okba, soit encore vers Zeribet El oued (le chef lieu de daïra). L’insécurité, qui a régné dans la montagne a accéléré le processus de descente vers le piémont de l’Ahmar Khaddou.

 

 

 

Les maisons abandonnées de Tadjmout. (Photo 2001Adel)

 

Une organisation de l’habitat engendrée par une agriculture de mise en valeur intensive

Une agriculture, grâce à une mise en valeur des terres de transhumance et de labours à la faveur des pluies et des crues de l’oued (essentiellement l’oued Mestaoua) mais surtout grâce aux eaux souterraines d’une  nappe phréatique avec toutefois l’aide de l’Etat ; donc une agriculture grande consommatrice d’eau. Ce qui a fini par poser le problème de la nappe phréatique : un rapport communal fait état en 1995, d’une diminution dans les débits d’exploitation de l’eau.

« Tout a commencé lorsqu’ en 1962, un Tahraoui, un descendant des Ouled Abderrahmane, s’est installé à M’Ziraa, sur les terres des ancêtres. Puis il a décidé de creuser un puits… Aujourd’hui plus d’un millier de forages sont dénombrés et les terres du piémont de l’Ahmar Khaddou subissent des bouleversements que les ancêtres, les m’camda n’ont pas du prédire. » Extrait d’entretien 2001. Ainsi commence une légende de fondation…

 

 

 

Panorama sur les serres. Spectacle très impressionnant surtout lorsqu’on se reporte
aux précieux témoignages des ethnologues des années 1930.

Plus de 7000 serres dans une plaine d’une superficie de 7200 hectares, en 2000

 

Comme il est rapporté dans l’article de A. Khiari, « il a fallu attendre la loi de 1972 sur la révolution agraire, et celle de 1983 instituant l’APFA (accession à la propriété foncière agricole), pour casser définitivement ce système d’exploitation collective et aligner les terres arch sur les biens de l’état, et de ce fait les individus peuvent prétendre à l’appropriation de ces terres, après leur mise en valeur, comme le stipule la loi de 1983. (APFA : loi incitative qui ouvre droit à tous ceux qui mettent en valeur des terres, de statut domanial ou communal, situées dans des zones steppiques, de devenir propriétaires après cinq ans d’exercice). A notre avis, il serait plus prudent de faire des enquêtes plus fines pour qualifier ces transactions et conclure à une fin du système des terres arch. Les discussions que nous avons pu avoir avec des abderrahmani, révèlent que l’attachement à la communauté reste très fort et le droit coutumier encore usité (nos interlocuteurs citent toujours l’exemple de la fixation de la dot par la djemaa). Pour ce qui est des terres, nos questions restent sans réponses. Ce dont on est sûr c’est la pratique des transactions ; encore faut-il savoir la manière dont elles ont lieu et dans quels groupes  et avec quels groupes?

Cette mise en valeur a permis à de nombreuses familles de s’enrichir et de pouvoir s’établir dans les grandes villes ou d’investir la ville de Biskra, tout en gardant un pied dans M’Zirâa.

Elle a aussi contribué à l’installation définitive des populations de la montagne soit dans la plaine, soit dans les villes les plus proches, comme Sidi Okba ou Biskra.

Elle a permis un dynamisme certain et le recrutement d’une main d’œuvre assez importante (une main d’œuvre salariée à temps plein et partiel de 2061 personnes en 2001, dont une main d’œuvre féminine de 967).

De nombreux puits creusés (estimation à 1267 puits dont 7 étatiques en 1987), 1500 forages qui fragilisent donc la nappe et qui posent aujourd’hui le problème de l’équilibre de la région, qualifiée il n’y a pas si longtemps "d’Eldorado", des cultures sous serres pratiquées, mais aussi une mobilité entre la montagne et la plaine…puis l’abandon de la montagne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Khiari souligne les changements survenus dans cette région. Les statistiques qui fourni illustrent parfaitement ce processus. Nous les reproduisons dans le tableau suivant :

 

Fractions

Périmètre

Nb exploitations

%

Ouled Melkem

Bghila

260

29

Ouled  Abderrahmane

M’Zirâa

345

38,5

Ouled Youb

Guerbia

40

4,7

Ouled Slimane Ben Aïssa

Kharboucha

79

8,7

Ahl Oulach+O.Zerara+Achache

Zammoura

172

19,2

Total

 

896

100

Source DPAT 1998. Wilaya de Biskra, Service de l’agriculture M’Zirâa

L’agriculture occupe une grande place dans M’zirâa :

  • les cultures maraîchères qui se taillent une place importante : fèves, petits pois, courgettes, oignons…
  • les cultures potagères sous serres : tomates, piments, poivrons, laitue…
  • la phoéniciculture dans les vallées de l’oued Sidi-Masmoudi, Alb Ghanim…
  • l’arboriculture : pommier, grenadier, noyer sur le flanc des montagnes.
  • Les cultures céréalières et fourragères.

 

 

 

Nous avons une commune où prédomine une dispersion de l’habitat; ainsi les familles optent pour une proximité avec leurs terres, car la main d’œuvre est essentiellement familiale avec un rôle prépondérant des femmes. Nous assistons au développement de l’agglomération principale M’zirâa (14,22%) et au renforcement d’agglomérations secondaires comme Bghila (12,67%), Sidi Masmoudi (12,79%) ;

 

 

 

 

 

D’autres formes d’habitat à proximité des parcelles cultivées. Ces maisons de parpaings
sommaires sont occupées par des familles d’ouvriers agricoles. Les habitations
souterraines ont complètement disparues. Seul un œil averti peut en deviner
l’emplacement

 

 

 

 

 

M’Zirâa a subi des mouvements de population causés par la guerre de libération (déportation d’une partie des populations locales vers des villages voisins comme M’chounèche) mais aussi par la récente mise en valeur des terres de transhumance, autrefois terres de parcours de ces sociétés. Cette mise en valeur qui a permis à de nombreuses familles un enrichissement, a pu se réaliser grâce à la nappe phréatique. De nombreux puits creusés, des cultures sous serres pratiquées, mais aussi une mobilité entre la montagne et la plaine…ont permis une installation définitive d’une partie de la population dans la plaine dans ce qui va devenir le chef lieu de la commune. Les villes proches dont Biskra ont accueilli d’autres franges de la population.

Le marché de gros installé à la sortie nord de l’ACL contribue au développement des activités de M’Zirâa.

 

 

 

Les changements intervenus dans l’espace (établissements humains ; équipements) sont favorisés aussi par les différents programmes de logements ; l’électricité ; l’eau ; les égouts ; les bâtiments administratifs ; scolaires ; mosquées …même si l’examen de ces équipements révèle beaucoup de retard et d’insuffisances dans ce domaine.

En réalité le développement de cette zone est en deçà des attentes des populations : le problème du logement se pose ; la couverture sanitaire est insuffisante (pour se soigner, les habitants se rendent à Biskra) ; les équipements scolaires sont eux aussi insuffisants.

 

 

 

Ce qui marque aujourd’hui le paysage, ce sont les serres qui abritent de nouveaux produits et génèrent de nouvelles pratiques culturales. Ce dispositif a certes bouleversé l’organisation spatiale. Les richesses sont réinjectées dans les villes beaucoup plus que dans la commune. Pour prendre l’exemple d’une famille Abderrahmani, cette dernière a réalisé des investissements dans la mise en place d’entreprises (eau, commerces…), dans la construction d’une clinique chirurgicale…Il va sans dire que cet exemple recouvre deux voire trois générations !

 

Evolution d’une famille Abderrahmani

Les Ouled Abderahmane

1.        Ouled Sidi Ou Ali Ou Moussa

2.        Ouled Si Mhamed

3.        Ouled Khellaf

4.        Ouled Daoud 

Les Ouled Si Ali Ou Moussa ont donné cinq familles :

Mnaouli

Kebaïri

Serraoui

Taguetiout

Tahraoui : cette famille, qui compte un caïd en son sein, est composée de 3 frères :

  Laaroussi,  Belgacem,  Hafnaoui.

1930 : achats de terres à Chetma et Gerta.

1940 : installation à Sidi Masmoudi.

A partir de 1956, déplacement à M’Chounèche, Sidi Okba et Biskra en passant par Gerta.

En 1962 : installation à Mziraa, cette période a été décisive.  

Dans la fraction, les terres des berges de l’oued sont partagées en fonction du nombre des individus. En 1985, des forages sont effectués par fraction. Le partage a lieu dans la djemaa (exemple d’une parcelle de 2,50 hectares allouée à chaque individu).

Le profil de Lhadj Tahar ben Belgacem, un des fils aîné : agriculteur entrepreneur, commerçant, ancien maquisard qui pratiquait la chasse.

 

 

Si de nouveaux profils d’agriculteurs apparaissent dans ce paysage, il faut  noter que ces changements ne semblent pas remettre en cause de façon unilatérale le dispositif traditionnel. Les solidarités communautaires jouent encore un rôle tandis que dans la sphère politique, les divisions en "véritables ferqa" sont réactivées lors des élections par exemple.

M’zirâa,  avec son territoire d’une superficie de 96 547 ha dont 70% en terrains montagneux, une densité de population très faible (8 hab./Km2), en comparaison avec les autres aires d’étude du projet, constitue un exemple assez particulier. M’zirâa peut être caractérisé comme faisant partie des lieux qui subissent des bouleversements extrêmes, tant au niveau territorial qu’au niveau socio anthropologique,  sans oublier l’organisation de son économie.

Des ruptures vont contribuer assez largement à bouleverser l’ensemble des sociétés qui vivent sur le territoire de la tribu de l’Ahmar Khaddou :

Déterritorialisations avec le déplacement des populations vers M’chounèche et Gerta pendant la guerre d’indépendance (avec toutes les conséquences). Depuis les années 1980 une reterritorialisation est en cours. Elle redessine l’espace et travaille les sociétés de M’Ziraa qui tentent de se redéployer dans les structures locales par exemple. 

Descente vers la plaine : la complémentarité montagne/plaine est rendue difficilement réalisable par les conditions de vie de la montagne.

La sédentarisation complète de ces populations :

Une première conclusion importante s’est vite imposée à nous : la sédentarisation de ces groupes en dehors de leur territoire traditionnel d’habitat (des villages ont été abandonnés comme Tadjmouth, Kebach…), dans les territoires de transhumance [4](le piémont) grâce à la parcellisation et au phénomène de mise en valeur avec la pratique des cultures sous serres. La parcellisation des terres (proportion de la propriété privée prédominante 80%) est un autre aspect à prendre en compte dans ce travail. Les transactions au niveau du foncier se font selon les lois coutumières  dans certains groupes ; elles sont également libres et permettent à des étrangers l’acquisition de terres à M’zirâa.

Ce qui frappe dans le cas du territoire de l’Ahmar Khaddou, en l’occurrence aujourd’hui la commune de M’Zirâa, c’est la reconfiguration à l’intérieur des terres de parcours d’un espace. La disparition depuis l’indépendance de types d’habitat saisonnier (troglodyte et maison sommaire de terre).

Cependant ces transformations annoncent de grands changements dans l’occupation des terres, dans l’organisation du foncier et jusqu’à l’organisation traditionnelle même si nos interlocuteurs s’en défendent (entretiens auprès de notables.

Une organisation familiale perturbée par les déplacements de population (pendant la guerre déportation à M’Chounèche et Garta).

Les évolutions dans le secteur de l’agriculture (une prédominance du secteur privé 80%), dans la région ont entraîné :

  • Mise en valeur des terres de transhumance grâce aux eaux souterraines de la nappe phréatique ;
  • Développement de la région : une relative aisance des familles dans M’zirâa (installation à Biskra : scolarisation investissements économiques,...) ;
  • Une parcellisation des terres ;
  • Une redistribution des terres au niveau des lignages. S’agit-il de l’abrogation du statut arch des terres de parcours ou s’agit-il de stratégies de la part des lignages pour bénéficier des aides de l’état ? Dans ce cas que peut bien cacher cette situation et combien de temps va-t-elle durer ?
  • L’introduction dans les pratiques agricoles de savoirs faire nouveaux. (cultures sous serres de légumes…) une agriculture grande consommatrice d’eau.
  • Transactions foncières qui favorisent l’installation d’étrangers ;

Conclusion :

Notre fréquentation des villages de l’Aurès et de M’Zirâa depuis peu, nous a interpellé, sur la question de la gestion des localités dans les régions montagneuses. Cette gestion est au cœur du développement des zones rurales et des montagnes;

Nous assistons à une juxtaposition de deux modes de gestion : les structures étatiques et les structures traditionnelles pour certains aspects tel que le mariage (fixation de la dot …), les terres ou les eaux de l’oued Mestaoua.

  • Quel développement ? Quelle intégration de l’économie montagnarde à l’économie nationale ? agriculture ; forêts ; gestion du capital de la montagne ?
  • Une réappropriation par les montagnards de l’urbanisation
  • Question de la dégradation de l’environnement :
    • Ordures ménagères
    • Tout à l’égout
    • Préservation du patrimoine (architectural, immatériel,…)
  • Des questions centrales :

Le statut de la terre

L’évolution des structures familiales.

En tout état de cause la question qui mérite d’être posée aujourd’hui est celle-ci :

Quel avenir pour nos montagnes ?

Parce qu’il n’y a pas de véritable politique de la montagne : lorsque nous faisons le bilan des inégalités ; du développement sélectif ; des déséquilibres économiques mais aussi et surtout des bouleversements sociaux (hiérarchies sociales traditionnelles largement entamées par la colonisation et la guerre ; mise en place de nouvelles hiérarchies ; émergence de nouvelles catégories sociales et politiques… Dans cette dynamique d’évolution, l’architecture traditionnelle vernaculaire se trouve aujourd’hui en sursis et dans certaines zones de montagne comme l’Aurès en danger.


 

Notes

* Sociologue, Université Mentouri-Constantine, chercheur associée CRASC.

[1] Cf Colonna, Les versets de l’invincibilité. Permanence et changements religieux dans l’Algérie contemporaine. Paris, 1995, Presses de Science Po, 397p. P.71 et suiv.

[2] André Nouschi, la naissance du Nationalisme algérien, 1914-1954. Paris, Minuit, 1962, p.43 et suiv.

[3] "Le douar était divisé en « fractions » ferqa qui correspondaient souvent aux véritables ferqa aurésiennes…" G. Tillion, Il était une fois l’ethnographie, Seuil, 2000, p.34.

[4] G.Tillion "Partage annuel de la terre chez les transhumants du Sud de l'Aurès", Conférence prononcée au centre des Hautes études d’administration musulmane (CHEAM) Paris, juillet 1939.