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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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PNR du CRASC, 2005, p. 13-22 | Texte intégral


 

 

Ahmed ABI-AYAD

 

En dépit des innombrables publications, travaux et recherches sur l’auteur du célèbre roman Don Quichotte de la Manche, et ses oeuvres, la vie de l’illustre écrivain espagnol, Miguel de CERVANTES SAAVEDRA, captif à Alger demeure encore mal connue à nos jours, puisque certains points ayant trait à séjour en Algérie restent obscurs.

La présentation ici de quelques éléments importants de sa biographie, a principalement pour objectif, la mise en valeur de l’influence qu’à exercé notre capital sur l’auteur et ses propres impressions sur la captivité et les captifs.

Miguel de CERVANTES SAAVEDRA est né en 1546 à Alcala de Henares, à 30 Km de Madrid. Voulant affirmer sa liberté et s’offrir un office, il partit à l’age de 23 ans en Italie et le 7 octobre 1571, il s’engage dans l’armée italienne qui voulait contrecarrer les audacieuses attaques ottomanes en Méditerranée et mettre fin aux menaces répétées contre Rome et la Chrétienté.

En effet, toute l’action de Charles Quint et Philipe II se caractérise par la lutte contre les musulmans et surtout contre la montée de la puissance Ottomane au Maghreb, particulièrement après que Kherreddine Barberousse ait réussi à faire d’Alger une place forte. [1].

C’est ainsi qu’il prit part à la fameuse bataille de Lépante[2], où il combattit vaillamment et sortit gravement blessé. Hospitalisé à Mésina (Sicile), il fut rétabli de ses blessures, mais perdra définitivement l’usage de sa main gauche, qui sera le véritable témoignage de son héroïsme. Malgré tout cela, son bras ne fit pas obstacle à ses activités militaires et en 1572, il embarqua et participa à des activités navales contre le corsaire Eulj Ali, et en 1573, sous le commandement de Don Juan de Austria, Cervantes prit part à la prise de la Goulette[3]. Deux ans plus tard le 20 septembre 1575, sur le chemin du retour vers l’Espagne, trois galères corsaires algériennes, conduites par le Commandant renégat Arnaud Mami, les attaquèrent et Miguel de Cervantes et son frère Rodrigo furent capturés et ramenés à Alger par Dali Mami.

Les documents en sa possession révélèrent son importance et éventuellement la forte somme qu’on pourra soutirer de son rachat[4].

L’obsession de Cervantes durant sa captivité à Alger était évidement de s’évader et de libérer avec lui le plus grand nombre possible de captifs pour se rendre en Espagne.

Sa première tentative d’évasion en 1576, fut découverte et lui a valu de sévères mesures en prison. Quelques temps après, cette rigoureuse surveillance s’atténua et Cervantes en profita pour conquérir la sympathie de certains « Algériens ».

Pendant ce temps là, en Espagne, la famille de Cervantes envoie de l’argent en 1577 pour son rachat mais cette somme était considérée insuffisante pour satisfaire les exigence de Mami, mais permit seulement de racheter le frère de Cervantes : Rodrigo.

La deuxième tentative d’évasion en 1577, échoua puisque Cervantes et d’autres captifs furent découverts dans la grotte qui porte aujourd’hui son nom à Alger[5].

Ramené auprès de Hassan Pacha, Cervantes se déclara seul responsable de cette action. Connaissant l’audace et l’importance de Cervantes, Hassan Pacha décida de le racheter à Dali Mami à fin de le garder près de lui. Prisonnier du roi d’Alger, Cervantes ne se découragea pas et renouvela sa fuite. En 1578, il envoyat une lettre au gouvernement espagnol d’Oran, Martin de Córdoba, demandant de lui dépêcher quelques espions éclaireurs pour l’aider à fuir. Sa lettre fut interceptée et Cervantes fut condamné à 2000 coups de bâtons, châtiment qu’on lui épargna grâce à l’intervention de gens importants d’Alger.

La quatrième et dernière tentative d’évasion eut lieu en 1579. Cette fois ci, Cervantes recourut au service du renégat islamisé Abderrahmane, qui voulait retourner au christianisme et à sa patrie. Ils prirent donc contact avec des commerçants de Valence à fin de louer une frégate armée pour les récupérer à l’endroit prévu. Mais deux jours avant, deux renégats[6] les dénoncèrent et les captifs présentés au Dey. Cervantes se déclara de nouveau, l’unique responsable de cette entreprise. Le courage et la fermeté de ce dernier étonnèrent le roi qui décida finalement sa grâce.

Miguel de Cervantes songea également à un soulèvement de tous les captifs chrétiens pour s’emparer d’Alger au profit du roi d’Espagne Philipe II, mais la sympathie des « Algériens » vis à vis de lui, ne les empêchaient pas d’être aussi vigilants que méfiants pour prévoir les éventuelles tentatives de ce genre.

Finalement, en 1580, après plusieurs démarches religieuses et actions familiales, les religieux Trinitaires, Fray Juan Gil et Antonio de la Bella, entreprirent des négociations avec Hassan Pacha pour le rachat définitif de Cervantes. Ainsi, le 19 Septembre 1580, Cervantes fut libéré le 24 octobre et il s’embarqua avec d’autres captifs pour Dénia en Espagne.

Un an plus tard, le roi d’Espagne Philipe II, connaissant le courage et l’habilité de Cervantes, le chargea en 1581, d’une mission secrète auprès du gouverneur des places d’Oran et de Mers el Kébir, qui dura de mai à juillet, après quoi il retourna à Lisbonne et s’installa finalement à Madrid. Son court séjour dans la région lui permit également de se rendre à Mostaganem pour rencontrer les notables soufi de la ville afin de les rallier certainement aux autorités espagnoles et établir des traités de rapprochement.

Tels sont évidemment, les éléments les plus révélateurs qui relient la vie de Cervantes à l’Algérie. Son passage à Alger a confirmé sa personnalité, mûri son caractère et enrichi son expérience au contact d’une culture et civilisation qui ne lui sont pas tout -à-fait inconnues.

L’inoubliable et remarquable expérience de sa captivité à Alger, parsemée de privilèges et sympathie de la part de « Algériens » et marqués par quatre tentatives frustrées d’évasion, a imprégné profondément ses œuvres qui le relient aussi fortement à l’Algérie, et qui constituent pour nous Algériens un document très intéressant sur la captivité et les captifs à Alger, sur la connaissance des corsaires turques et berbères qui dominaient la Méditerranée, les incursions en côtes espagnoles, les prises en mer, les luttes constantes avec les corsaires, ainsi qu’un témoignage personnel sur la vie à Alger et le comportement de certaines personnalités de l’époque.

De son abondante production littéraire, Cervantes nous a légués trois œuvres en souvenir de sa présence à Alger tels que :

Le Traitement d’Alger : 1584

Les Bagnes d’Alger : 1615

L’Histoire de sa captivité, nouvelle insérée dans le roman Don Quichotte, où il relate, à travers un personnage portant le même nom que lui, le traitement et la situation des captifs ainsi que son évasion avec Zahara qui, amoureuse s’enfuit avec lui pour se convertir à la religion chrétienne.

Puis Le Vaillant Espagnol : 1595, qui fait foi de son passage à Oran.

Dans ces pièces et nouvelles, Cervantes nous présente Alger comme une ville cosmopolite où tout le monde se côtoie. Cependant, il s’intéresse davantage aux communautés religieuses importantes, d’une part musulmans, et d’autre part chrétien puis juifs, qui, tout en étant captifs ou esclaves jouissaient de la tolérance islamique. Leur captivité ne constituait pas un obstacle puisqu’il est permit même aux prisonniers n’appartenant pas à la foi islamique de pratiquer librement leur culte y compris pour les esclaves. C’est ainsi que les  chrétiens peuvent célébrer la messe le dimanche et pendant toutes les fêtes religieuses, et les juifs, s’ils le souhaitent, sont dispensés du travail le jour de Sabbat[7].

Cette tolérance propre aux musulmans et bien connu de l’Espagne musulmane est mise en exergue par rapport à l’attitude de l’Inquisition espagnole vis à vis des Morisques[8] de la péninsule.

Cette grande vertu des musulmans a ébahi donc Cervantes, captif lui même, qui, grâce à l’intervention d’un de ses personnages, ne manque pas de souligner cette liberté et tolérance accordées aux prisonniers et esclaves de la cité :

Ces chiens dépourvus de foi

nous laisse comme tu vois

garder notre religion

et dire notre messe

il nous laisse notre liberté[9].

Cette remarquable constatation de Cervantes apparaît également dans Le Traitement d’Alger, où il est fait mention à l’inoubliable massacre des morisques à Valence, même si cette allusion semble ici justifiée. Dans une discussion, le personnage, San Sébastien, captif chrétien raconte l’histoire :

« tu sais, qu’ici à Alger

on a appris comment à Valence

mourut par juste sentence

un morisque de Cherchell[10]

Alger apparaît donc comme leitmotiv de Cervantes, son importance politique, économique et sociale la rendait célèbre à l’époque et son témoignage personnel est très révélateur de cette citadelle méditerranéenne qui abritaient tant de captifs des pays riverains :

« Quand je suis arrivé et découvert cette terre

si réputée dans le monde, qui en son sein ,

couvre, accueille et abrite autant de pirates »[11]

A Alger, résidaient toutes les personnalités militaires importantes que Cervantes connaissait personnellement et qu’il cite fréquemment dans ses œuvres, comme par exemple Aldj Ali, devenu général turc de la mer ; Mami renégat albanais capitaine de la mer d’Alger ; Dali Mami qui captura lui-même Cervantes ; Agi Morato, renégat et esclave ; morato Arraez, renégat albanais et pirate renommé et beaucoup d’autres, Vénitiens, Sardaigniens, Siciliens, Espagnols et Turcs, maîtres de la Méditerranée.

Alger se présentait comme une capitale méditerranéenne où affluaient les natifs de tous les pays d’Europe. Le cosmopolitisme de la ville d’Alger constituait justement son essor économique, sa grandeur politique et révélait clairement la tolérance qui y régnait. Les personnages qui apparaissent dans ses comédies reflètent ce cosmopolitisme et on voit défiler tantôt des Turcs, tantôt des Maures, Arnauts et Chrétiens, etc,.

De même, que des informations sur l’activité portuaire d’Alger nous sont rapportées par Cervantes lui même, qui signale la présence des galères marchandes chrétiennes qui débarquaient au port d’Alger et à leur bord des valenciens et catalans commerçants :

« un navire arrive de l’occident,

il doit être de marchandise »[12]

Cervantes nous parle aussi d’une frégate qui est arrivée la nuit de Bizerte en passant par Malaga, Barcelone et dans laquelle se trouvait un captif du corsaire Mami :

« On dit qu’une frégate de Bizerte

est arrivée la nuit avec un captif à bord,

elle a donné vie à mon espérance déjà morte,

de Malaga, passant par Barcelone,

le corsaire Mami l’a capturé » [13]

En effet Dans Le Traitement d´Alger, nous nous trouvons avec un personnage appelé comme lui, Saavedra. Sur un fond historique et réelle, se tissent des intrigues d´amour croisé : une arabe avec un captif chrétien puis un arabe avec une captive chrétienne.

Souvenirs et références personnels de Cervantes resurgissent abondamment, aussi bien pour aborder son rachat que pour évoquer son évasion et capture par Mami.

Dans le premier acte, Leonardo dit :

Mon ami Saavedra.

Le dur destin le priva de liberté

de Malaga á Barcelone ;

Mami le captura, redoutable corsaire.

Dans son attitude, il paraît droit,

mais expérimenté

dans le dur travail de Bellone.

Cette allusion à la captivité et aux captifs en mer montre l’importance de cette activité économique en méditerranée à ce moment là, où la course et l’assaut aux différents bateaux ainsi que leurs prises constituaient un marché financier assez rentable. En plus, il servait souvent de monnaie d’échange très florissante pour le commerce et le rachat des esclaves au prix fort.

Le corsaire Mami a toujours jouit d’une grande réputation d’autant plus que c’est lui qui a capturé et ramené Cervantes à Alger.

Notons cependant que Cervantes manifeste souvent une certaine générosité ainsi que des éloges vis à vis de Mami qui l’a ramené captif à Alger comme nous le suggèrent ce vers : «  Dans son attitude, il paraît droit ».

Alger, où se concentrait un très grand nombre de captifs chrétiens représentait un centre de rencontre des différentes communautés où toutes les langues sont utilisées pour communiquer et réaliser des affaires commerciales,   de rachat ou d‘échange de prisonniers. Cervantes ne nous donne pas beaucoup de précision sur ce multilinguisme des langues pratiquées. Cependant, il signale la présence de la « lengua franca » langue franche qui est pratiquement parlée et comprise par tous les riverains de la méditerranée.

Par contre, dans cette pièce, il fait par moment allusion, tantôt à certaines expressions turques prononcées par le roi irrité, telles que : Cito, citufi, bregedi, lagedi, denicara, bacinaf ; tantôt à des expressions arabes comme : Alicume açalam çultan, La ilà ilalàh, Alah hoa salama, Alnisarse, algarabe, alcuzcuz, etc., ou à des noms propres arabes : Ali, Yusuf, Fatema, Zahara, Halima, Hasen, etc.

Mais on ne trouve aucune référence linguistique à la « Berberia » de Cervantes. Sur cet aspect, un autre espagnol de l’époque, Haedo, [14] nous informe amplement sur les langues parlées à Alger au XVI ème siècle.

Ce chroniqueur bien informé d’ailleurs sur bon nombre de questions et connaissant profondément la capitale, énumère les trois langues les plus connues et parlées par les habitants d’Alger. D’abord le Turc ou Osmanli, pratiqué par les Ottomans. La langue arabe utilisée généralement par tout le monde, Algériens, Turcs et même Chrétiens.

Enfin la langue franque, appelée « Frinca » par les musulmans, occupe la troisième position et constitue un mélange de toute les langues méditerranéennes. Haedo fait aussi référence à la langue Kabyle qui dit-il : «  A quatre lieues d’Alger, les Kabyles parlent très différemment des Arabes … » [15]

Dans ces pièces, Cervantes évoque essentiellement deux thèmes assez révélateurs de son séjour à Alger. Il s’agit de sa captivité et des intrigues amoureuses qui existaient. Le premier relève la douloureuse expérience vécue par Cervantes et les captifs dans les prisons d’Alger, ainsi que le dur et cruel châtiment qui leur était réservé.

Des scènes dramatiques sont évoquées telles que le marché aux esclaves où les hommes sont vendus et traités comme des bêtes.

Cervantes met en scène également la séparation des parents de leurs deux enfants vendus au marché. Le premier est séduit par son maître et converti à l’Islam. Le deuxième est vendu pour servir le Dey ; légère insinuation à la sodomie. Devant cette horrible situation, Cervantes manifeste fortement sa compassion pour ces jeunes enfants et exprime sa profonde amertume à fin d’inciter les compatriotes espagnols à contribuer au rachat des captifs, et le roi à conquérir Alger. Il s’adresse au roi d’Espagne en ces termes :

De l’âpre prison amère et dure,

où meurent quinze mille chrétiens

tu as la clé de la serrure [16]

Cette image pathétique, est présentée d’une manière émouvante et sensationnelle pour sensibiliser l’opinion publique espagnole et pour attirer l’attention des catholiques et de Philippe II, afin de venir au secours des quinze mille captifs espagnols. L’allusion au rachat des captifs est exprimée ainsi :

!Oh qu’elle est bien employée l’aumône,

à racheter les enfants qui dans leur cœur,

la foi n’est pas bien enracinée

pour libérer des fers et des prisons

les captifs chrétiens, particulièrement

les enfants faciles à convertir’’[17]

D’autres allusions encore plus cruelles sont évoquées par des scènes déchirantes. Mais cette opinion est un peu contestée aux yeux d’un ancien captif qui affirmait que : «  les maures étaient plus humains avec leurs esclaves que les européens avec leurs domestiques ».[18]

Ce témoignage personnel de Cervantes concernant la vente des esclaves et leur traitement est accompagné d’informations utiles quant à leur organisation et importance. Il y a dit-il , des esclaves de l’Etat : ces captifs travaillent dans le secteur public et leur rachat est difficile. Il y a aussi les captifs de rachat qui appartiennent aux particuliers et sont susceptibles d’être rachetés, soit par leurs familles, soit par les Trinitaires.

Enfin les captifs du roi qui sont en quelque sorte des privilégiés. Cervantes, quant à lui, il appartenait aux captifs de rachat, puisqu’on se souvient que le roi Hassan Pacha l’a lui même racheté à Dali Mami pour cinq cent écus d’or, puis revendu à sa famille en 1580, lors de son départ pour Constantinople

A ce propos, Cervantes s’introduit dans la pièce comme personnage avec son propre nom Saavedra, et dans certains passages, l’aspect autobiographique de sa capture ou de son rachat est mis en exergue. Ici, il fait référence au navire provenant d’Espagne qui arrive au port d’Alger, avec beaucoup d’argent pour son propre rachat et celui des autres captifs.

La joie est immense dans la bouche d’un des personnages qui exprime pleinement son enthousiasme et sa profonde reconnaissance à ces religieux infatigables mais aussi très charitables qui se rendent souvent à Alger pour racheter et libérer ces captifs :

Ecoutons le :

!Félicitations Aurelio! Il est arrivé

un navire d’Espagne, et tous affirment

que c’est l’aumône, et qu’à bord

se trouve le moine trinitaire chrétien,

bienfaiteur et connu,

parce qu’il est déjà venu en cette terre

rachetant chrétiens et faisant preuve

de beaucoup de foi et de grande sagesse,

il s’appelle Fray Juan Gil’’[19]

En plus du thème de la captivité, Cervantes s’étale sur celui de l’amour, où nous assistons à des intrigues amoureuses tissées tantôt entre chrétiens et musulmanes, tantôt entre musulmans et chrétiennes.

Cervantes nous raconte lui-même ses souvenirs entremêlés de fiction, sur sa liaison amoureuse avec Zoraida, qui abandonna son père et sa religion, pour se rendre avec lui en Espagne.

Dans cette même perspective amoureuse, Cervantes fait mention à la sorcellerie pratiquées par les femmes et entremetteuses en vue de rapprocher des couples notamment chrétiens et musulmanes et vice-versa.

Dans La Vie d’Alger, Fatima, servante de Zahra, utilise tous les moyens nécessaires (plantes, insectes, serpents, etc.) pour ramener l’esclave et captif, Aurelio à aimer sa maîtresse Zahra et satisfaire sa passion. De même que Yusuf, maître de l’esclave captive Silvia, tente l’impossible pour être aimé de cette dernière.

Dans cette atmosphère de relations amoureuses, se dégagent beaucoup de passion et d’émotion qui laissent ces captifs chrétiens insensibles et inébranlables aux appels amoureux des musulmanes. Telle est là, l’image que veut bien transmettre Cervantes.

Dans ses œuvres, Cervantes nous donne beaucoup d’informations topographiques sur l’Algérie. Il parle de Bougie, Cherchel, Mostaganem, Oran et bien sûr Alger.

En faisant allusion à sa quatrième tentative d’évasion vers Oran, il nous parle du fleuve Azafran, de Hisquenaque près de Mostaganem, de Cherchel ainsi que du plateau sur lequel repose Oran.

Il y a d’ici à Oran soixante lieues.

Je sais que je dois traverser premièrement :

Deux fleuves, l’un appelé

Fleuve de Azafran, qui se trouve juste là,

L’autre, celui de Hiqueznaque, qui est loin

Près de Mostaganem, et la main droite

se dresse la grande côte,

appelée la grande vallée,

et la montagne qui constitue le siège

sur lequel Oran dresse la tête[20].

Toutes ces informations que nous fournit Cervantes, relèvent des connaissance personnelles acquises, lors de sa captivité et son séjour à Alger et constituent pour nous Algériens, un document très intéressant pour l’étude et la connaissance de la société algéroise du XVI ème siècle ainsi que sur bon nombre de questions telle que la captivité par exemple, l’usage des langues et coutumes.

Bien que peu favorable à l’Algérie, ces œuvres dont l’objectif était principalement d’attirer le regard de toute l’Espagne catholique, sur la pénible et douloureuse situation des captifs chrétiens d’Alger, il n’en demeure pas moins que, face à l’intolérance de l’inquisition espagnole, Cervantes a pu mettre en évidence cette remarquable vertu musulmane, à savoir la tolérance religieuse qui a sans doute favorisé le cosmopolitisme d’Alger, et surtout contribué à lui sauvegarder la vie pour pouvoir nous transmettre aujourd’hui son témoignage et sa vision intéressante et utile d’Alger au XVI ème siècle.

Et ce regard et témoignage sont à mon avis, l’expression d’une certaine reconnaissance à l’Algérie qui lui a permis, non seulement de vivre une expérience enrichissante et formatrice à cette époque là, mais aussi, de pouvoir jouir d’une certaine liberté jusqu’à la sauvegarde de sa vie et de sa libération.

 


 

Notes

[1] Voir l’article de A. Temimi, « L’arrière plan religieux hispano-ottoman au XVI siècle au Maghreb » in R.H.M., n° 10-11. Tunis. 1978. pag.215.

[2] la guerre de Lépante, avec la première défaite navale ottomane, découple le fanatisme et l’attachement espagnol, soulevant même le mirage d’une reconquête de Constantinople. idem

[3] Tunis et le fort de la goulette étaient sous la domination espagnole depuis 1535.

[4] Grâce aux lettres de recommandation qu’avait Cervantes du Duc de Sossa et de Juan d’Autriche, les corsaires le classèrent parmi les captifs de rachat.

[5] Nous retrouvons actuellement en haut du Jardin d’Essai de la ville d’Alger une grotte appelée Grotte de Cervantes. La colonie espagnole avec la collaboration des autorités françaises et les propriétaires du terrain établirent, le siècle dernier, une plaque commémorative avec à l’intérieur de la grotte le buste de Cervantes. L’inscription mentionnait : « Cette grotte fut le refuge de l’auteur du Quijote. L’an 1575. » Hommage rendu par l ‘Amiral chef des officiers d’une escadrille espagnole, lors de son passage à Alger et étant consul Général le Marquis de Gonzales, année 1887.

[6] Il s’agit de Blanco Paz y Cayban

[7] TASSADIT, Y., « les bagnes d’Alger d’après Cervantes » in R.H.M. n° 21-22, Tunis. 1981.

[8] Les Maures ou exactement les Morisques étaient tenu de partir ou de se laisser baptiser. Et ceux qui restèrent et qu’on appela Moriscos furent naturellement surveillés, dénoncés, poursuivis par l’Inquisition. Voir G. CIROT, La Maurophilie littéraire au XVI siècle, pag. 151.

[9] GUENOUN, Pierre, Cervantes par lui même, Seuil, Paris. 1971. pag. 48.

[10] CERVANTES, M., El Trato de Argel, Madrid : 1585. pag. 158. Traduction de l’auteur

[11] Idem.

[12] Idem.

[13] Idem.

[14] Voir thèse de MALKI Mordine : Historiografia española del Siglo XVI : Marmol, Haedo y Suares : Université d’Oran. 1987.

[15] HAEDO, Diego, Topographia e Historia de Argel, Valladdolid, 1612.

[16] CERVANTES, M., ob.cit..  Traduction de l’auteur

[17] Idem.

[18] Voir TUBERT DELOF, G., L’Afrique barbaresque, Doroz : Genève. 1974. pag.118

[19] CERVANTES, M., ob.cit..  Traduction de l’auteur

[20] CERVANTES, M., Le Traitement d’Alger, pag. 222. jornada III. Traduction de l’auteur