Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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PNR du Crasc, 2005, p. 114-125 | Texte intégral


 

Slimane Rafik NEBIA

 

La présence d’exilés politiques allemands à un moment précis de l’histoire sur le sol algérien suscite une série de questionnements. Est-ce un pur hasard juste après la chute d’Alger, alors que l’Algérie a été pendant très longtemps, et même en Allemagne, considérée comme le nid de corsaires barbaresques (très dangereux) et même après 1830 comme un pays  peuplé de bédouins sauvages ”, image très répandue sur l’ancienne “ Régence d’Alger ”. Quelles sont les raisons qui ont poussé ces réfugiés (non français, pour la plupart jeunes) à s’y rendre… ?

Les raisons sont tout autres que celles de ces immigrés allemands, colons, qui pour des raisons économiques ont quitté leur pays pour un avenir meilleur à l’étranger pour eux-mêmes et leurs familles. La “ Barbarie” n’était à leurs yeux plus à craindre, vu la présence des troupes coloniales françaises, garantes d’une plus grande sécurité.

Elles ( les raisons) sont à chercher dans l’histoire très mouvementée de cette Allemagne du 19ème siècle, une Allemagne politiquement affaiblie, très morcelée (plus de 300 petits états), socialement déchirée, à tel point que Napoléon Bonaparte a pu l’envahir sans trop de difficultés.                      

Pour la période 1797-1830, période du Romantisme allemand, très florissante dans tous les domaines, littéraire, artistique…mais très souvent considérée par d’autres comme une période de grande léthargie, l’historiographie officielle distingue deux grandes “ phases ” : une première, celle d’après 1815 (Napoléon fut battu à Leipzig en 1813), considérée comme celle de la lutte pour l’unité économique de l’Allemagne où les “ Burschenschaften ” (Association d’étudiants jeunes) ont joué un rôle très important, la deuxième phase de “ces mouvements progressistes ” est celle des années 30 et concerne plus particulièrement les effets (conséquences ?!) de la Révolution de Juillet sur l’Allemagne et les révoltes des années 1830/1831.

De cette association d’étudiants ( Burschenschaften ) partit l’idée de la “ 1ère grande manifestation officielle pour l’unité allemande”, la Wartburgfest (fête de la Wartburg) qui devait commémorer le 4ème anniversaire de la bataille de Leipzig ( défaite des troupes napoléoniennes) et le 300ème anniversaire de la réforme (Reformation von Luther).

C’était le 17 et 18 octobre 1817. A la Wartburg se rencontrèrent environ 500 étudiants de 11 universités, ainsi que des professeurs très connus, pour cette démonstration de masse où furent brûlés plusieurs “ écrits ” considérés comme réactionnaires :

Ex : “ Souveraineté et Etat ”, “Codex de la gendarmerie ”, “ Histoire de l’Empire allemand ”etc... La fête de la Wartburg “représentait l’apogée du mouvement d’opposition en Allemagne pour l’Unité de la Liberté ”.    

“La réponse” à ce mouvement continu de protestation furent les célèbres “Karlsbader Beschlüsse ”du 20 septembre 1819 : Introduction d’une censure “ féroce ”, surveillance de l’Université et des étudiants, début de la “Demagogenverfolgungen ”(chasse aux démagogues)… Dans tous les états allemands poursuites et arrestations étaient à l’ordre du jour.

Malgré la très dure répression, l’esprit des “Burschenschaften ”restait toujours très vivace parmi les étudiants et fut ravivé par l’influence des mouvements révolutionnaires en Espagne, en Grèce et en Italie (Ex : Participation effective des étudiants allemands à “ la lutte de libération de la Grèce et du peuple grec du joug turc, pour sauver le grand patrimoine culturel de l’Antiquité ”.                

1830: Révolution de juillet en France. Nouveau signal pour de nouvelles vagues de protestations ( en Allemagne).

Les soulèvements et révoltes débutèrent fin août début septembre 1830 dans plusieurs régions ( Ex : Royaume de Saxe, à Hesse (Kurhessen / électorat) et Grobherzogtum Hessen (Grande-Duché de Hesse) à la suite de l’augmentation du prix du pain et des céréales, au grand -Duché de Braunschweig, au Royaume de Hanovre…              

Mais c’est à Göttingen que couvait l’un des plus grands foyers de ces mouvements de révoltes. Le 8 juillet 1831, étudiants et citoyens (de la ville) prirent les armes, organisèrent une Garde Nationale et exigèrent le départ du commissaire de police, tout en assiégeant la ville.         

S’en suit une dure répression de ce soulèvement de Göttingen, la fuite ou l’arrestation des leaders du mouvement, mais cela ne signifiait pas l’arrêt des “Unruhen” (évènements) dans le Royaume de Hannover, en Bavière ou au Wurtemberg… (Ex : “Les mouvements” du 16 au 20 Septembre 1830 à Berlin furent réprimés par l’intervention de 14.000 hommes de la garnison de Berlin).

Tous ces évènements qui ont secoué l’Allemagne déjà depuis les années 20 et en particulier après la Révolution de juillet ont été à l’origine de l’exil (fuyant les poursuites) de nombreux jeunes Allemands, pour la plupart des étudiants vers la France (Strasbourg) considérée comme symbole de la révolution de 1789 et le pays des droits de l’homme.

La France terre d’exil ( Strasbourg)                    

Ainsi par vagues successives un grand nombre d’étudiants désertaient les universités pour traverser la frontière et rejoindre Strasbourg qui était devenu un “ immense réservoir ” de réfugiés politiques. Plus ou moins impliqués dans ces vastes mouvements populaires, sévèrement réprimés et qui, comme nous l’avons déjà évoqué, ont pratiquement touché toutes les régions d’Allemagne, ils trouvèrent asile en France. Les rares documents disponibles témoignent de la situation qui prévalait à l’époque dans leur pays, les raisons qui les ont poussés à s’expatrier et plus tard à s’engager dans la légion étrangère.       

L’un d’eux, Hermann Hauber dans un livre intitulé

“ Mémoires d’Alger (Algérie) ou journal d’un Allemand en service chez les Français” (Bern 1844/Séjours 1831/1834), nous relate son arrestation lors de ces révoltes. Il se trouvait à un certain moment dans une région très perturbée, sans passeport, donc suspect.

Il écrit ceci : “Des mandats d’arrêts étaient arrivés contre les fugitifs de la tentative de révolution de Göttingen, dont on soupçonnait la présence dans les environs et qui voulaient s‘échapper en France, la chasse entreprise à Tübingen par les gendarmes et qui avait commencé juste après que j’eus quitté cette ville…se faisait sentir dans les journaux et dans cette traque aux démagogues et Jacobins…je fus moi aussi, un pur hégéliens, considéré comme un perturbateur politique et un vagabond révolutionnaire. ”[1]

Tous ces réfugiés se retrouvèrent donc à Strasbourg, s’échangeaient des confidences sur leurs destins respectifs, mais surtout s’informaient sur les évènements dans les autres régions et exprimaient leur détermination à continuer leur mouvement pour la liberté et l’unité de l’Allemagne, comme formulé par l’un d’eux en racontant à H.Hauber :

“ [Dans une brasserie] Votre présence ici est motivée par d’autres raisons, différentes des nôtres, mais nous supposons, aura la même issue. Nous sommes des réfugiés politiques, en partie hanovriens, en partie des Prussiens, en partie des Bavarois. Ce soir on pourra voir d’autres, ainsi vous pourriez, si vous le voulez, entendre notre histoire. Pour votre information, nous retournerons plus jamais en Allemagne, sinon avec des armes à la main comme libérateurs. ”[2]

Curieux destin que celui de ces réfugiés, leur rêve de libérateurs s’estompa en France; les armes d’une autre nation leur servirent à combattre un peuple qui aspirait lui aussi à la liberté.

Dans ces milieux de jeunes exilés sans argent, ni emploi circulait déjà la “ rumeur ” de la création prochaine (en France) d’un nouveau corps d’armée. Ainsi se racontaient ces réfugiés nous avons l’information de sources dignes de foi, que dans quelques semaines, peut-être dans quelques jours, la guerre sera déclarée. Il sera crée un corps franc constitué de réfugiés allemands, dans lequel nous allons nous engager. Voulez vous entrer avec nous ?”[3]

(La loi sur la création de la légion étrangère fut promulguée le 9 Mars 1831 par Louis Philippe, roi des Français).                    

Si ces réfugiés étrangers, détenaient l’information et étaient déjà prêts à s’engager dans la Légion, cela suppose (hypothèse) qu’un travail de “ préparation ” a déjà été entamé pour le recrutement. Car la France a subi lors des révolutions de 1789 et 1830 de grandes hémorragies dans les rangs de sa jeunesse et, comme le soulignent les historiens, ne disposait pas d’un capital humain suffisant pour peupler à elle seule la nouvelle colonie et mener ses campagnes de colonisation. Elle fit donc appel à des étrangers[4], qui s’y engagèrent plus ou moins volontairement, car 2ème hypothèse, les Français auraient usé, comme dans le cas des détournements des émigrés allemands devant embarquer pour l’Amérique, de méthodes pas toujours très orthodoxes, en utilisant des “ agents ”, pour dissuader ces jeunes de retourner en Allemagne et les convaincre à s’engager dans la légion étrangère. Nous nous référons dans ce contexte au témoignage rapporté par H. Hauber et sa rencontre “ fortuite ” avec un mystérieux compatriote “Capitaine von Speck ”. Nous lisons à peu près ceci : Le capitaine von Speck, se présentant comme un révolutionnaire, un soi-disant réfugié politique “ recherché pour ses activités ” en Allemagne et dont le rôle aurait été de pousser les jeunes fugitifs à s’engager dans ce nouveau corps d’armée, pour aussitôt disparaître de l’auberge, où il les accueillait avec du champagne, des conseils et des prédictions d’un bel avenir d’officier[5].

L’engagement         

Les réfugiés étant dans une situation critique pour la majorité d’entre eux, eurent recours à cette solution pour sortir de leur détresse.          

Un autre expatrié, A. Jäger, nous livre le témoignage suivant : “ Je ne me suis jamais fait passer pour un réfugié, je fréquentais peu mes compatriotes, par contre je me suis efforcé de trouver un emploi décent. Mais cela échoua totalement…j’ai alors saisi la dernière planche de salut, je devins soldat. ”[6], tout comme H.Hauber, qui dans son livre reconnaît avoir “ mis ses livres de côté pour quelques années, pour faire un voyage en Afrique, en culotte rouge aux frais de Louis Philippe.”                 

D’après les témoignages écrits laissés par ces légionnaires, le nombre de ces “ recrues ” était assez élevé (Sur les 7 bataillons de la Légion Etrangère recensée en 1832, 4 bataillons étaient composés d’Allemands. Il faudrait aussi préciser que ces bataillons n’étaient pas composés uniquement de réfugiés politiques, mais aussi “ d’avocats corrompus, de spéculateurs, de génies universels, de brigands, un ramassis de toutes sortes de gens, de toutes les régions d’Allemagne ”[7], de la Baltique jusqu’aux Alpes.

Après des promesses telles que celles faites à A.Jäger ou H.Hauber par un général “ Je vous donne ma parole, en six mois vous serez officier. ”, plusieurs réfugiés franchirent le pas pour être ensuite envoyés en Algérie.

Quelle était la mission et le quotidien de ces nouvelles recrues ?

La mission principale des légionnaires, en tant qu’appoint aux troupes coloniales, et de mener le combat (la guerre) contre les autochtones pour la conquête du pays.

Nous nous référons encore une fois au récit de H.Hauber dont le témoignage résume en quelque sorte le destin de ces réfugiés dans la nouvelle colonie : “ Alger, l’ancienne, cette ville de brigands, arrachée depuis un an seulement au Croissant, Alger, où je devais rester 3 années et lutter contre un peuple qui a d’autres croyances, d’autres mœurs et une autre langue que nous… ”[8]. Nous sommes en 1831, un an à peine après la chute d’Alger et la Légion Etrangère venait juste d’être créée.

Tous les témoignages qui suivent sont ceux d’Allemands ayant servi dans ce corps d’armée durant la période s’étalant de 1831 à 1834, et sont extrais des œuvres suivantes :

“ L’Allemand à Alger ( en Algérie ) ou 2 ans de ma vie ” de A.Jäger (Séjour 1832 / livre paru en 1834)

“ Mémoires d’Alger ou journal d’un étudiant allemand sous les drapeaux français ”de H.Hauber. ( Service 1831-1834/ 2 tomes parus en 1844 ).

“ Alger ou scènes et esquisses de la vie d’un réfugié politique ” de R.Jungmann ( Séjour 1832 à 1835 ? / œuvre parue en 1841).

Le quotidien de ces légionnaires :

Tous rapportent dans leurs récits que “ leur nouveau destin en Afrique” était assez pénible. Les “ futurs officiers ” se sont toujours plaint d’avoir été employés dans des travaux assez rudes: cantonniers, dans le bâtiment, défrichage des terres, reboisement…“ un destin assez pénible pour un étudiant allemand habitué à une vie joyeuse ”[9], ce qui a provoqué d’après Hauber la désertion de “ soldats par demi-douzaines avec armes et bagages ”[10], un phénomène très répandu à l’époque dans les bataillons allemands.  Et Hauber ajoute pour justifier ces nombreuses désertions : “ Mais en réalité ceci n’avait rien d’étonnant. Le traitement que nous subissions était si insupportable, qu’il ne pouvait être pire même en tant qu’esclaves chez les bédouins. Le gîte et la nourriture étaient mauvais…le service extrêmement dur,-gardes, piquets, patrouilles sans relâche; casser des pierres, pousser des brouettes ; si on avait besoin de chemises et de souliers, on n’en recevait point ; et en sus de ce travail pénible s’ajoutaient les nombreuses inspections où les couillonades étaient poussées à l’extrême.”[11] Hauber nous rapporte également dans un long récit les péripéties de ses tentatives de désertions ( ayant tous échoués).

Les témoignages de R.Jugmann confirment également la pénibilité du service dans la Légion, la souffrance de ses compatriotes et les mauvais traitements même dans les hôpitaux, les brutalités des supérieurs, …sans la moindre espérance durant les “ 3 à 5 premières années de cet esclavage. ”[12]

Ces désertions ont été évoquées pour la justification d’un massacre, celui de la tribu d’El-Ouffia qui aurait provoqué cette “ débâcle ” dans les rangs de la Légion selon la version française; R.Jungmann qui en a été témoin, rapporte l’horreur du massacre et parle d’une “ vengeance horrible ”[13] du duc de Rovigo- une vengeance sur des “ innocents ”[14].

Pour Hauber, dans son témoignage intitulé “ Vol de bétail ”, les raisons sont ailleurs : “ ravitailler la ville et l’armée en bétail ”[15].

Justifications et interprétations du massacre :

Différentes interprétations concernant les raisons du massacre de cette tribu existent. D’après les témoignages des légionnaires y ayant participé les faits eurent lieu le 15 avril 1832, alors que dans le livre “ La légion étrangère de 1831 à 1887 ” du général Grisot, ancien colonel de la légion étrangère et du 1er étranger…la date est différente. Dans les quelques lignes qui y sont consacrées et intitulées “ Razzia à El-Ouffia ” on lit ceci les troupes “ razzièrent cette tribu le 27 avril. ”[16]

Notons que le terme “ razzia ” selon les dictionnaires signifie : “ incursion faite en territoire ennemi afin d’enlever les troupeaux, de faire du butin etc. ” La version de Hauber est très proche de la version française; dans son ouvrage il la qualifie de “ Viehraub ”, vol de bétail qui avait été, comme nous l’avons déjà signalé la raison non avouée de cette tuerie et ceci, toujours d’après les témoignages, pour ravitailler la ville et l’armée en bétail, faire du butin, la tribu d’El-Ouffia étant réputée pour sa richesse.

Dans son rapport assez “ bref ” et au titre ambigu, le général Grisot avance les raisons suivantes : les désertions du 3ème bataillon établi aux avant-postes à Maison-Carrée qui auraient été “ provoquées ” par cette tribu “ très remuante ” et “les nombreux vols et meurtres ”[17] auxquels il fallait mettre un terme.   L’alibi étant trouvé, “ le général en chef décida un châtiment exemplaire à la Rovigo, de cette tribu ”[18] écrit Hauber.

Pour R.Jungmann, il voit dans les raisons du massacre une relation avec des faits qu’il cite dans un chapitre intitulé “ L’affaire ( le cas ) de la tribu d’El-Ouffia ”. Il parle entre autres d’attaques de patrouilles par des cavaliers arabes. Il note également que ces attaques étaient toujours suivies de représailles visant des paisibles citoyens revenant de la ville où ils allaient s’approvisionner, représailles qu’il qualifie ainsi : “ une série ininterrompue d’horreurs les plus révoltantes. ”[19]

Comme autres raisons de ce “ châtiment à la Rovigo ”, R.Jungmann évoque les attaques nombreuses contre les tribus alliées et cite en particulier le cas récent de l’attaque contre les émissaires de ces tribus, qui aurait déclenché “ L’affaire d’El-Ouffia ”. Nous lisons ceci : “ Et précisément à la même période [où une patrouille fut attaquée, tout près de Maison-Carrée], les émissaires de Farhat Ben Said, puissant chef de tribu du désert et qui était l’ami des Français, à leur retour d’une visite au duc de Rovigo, le généralissime de l’armée africaine, ont été dévalisés et insultés, au même endroit où s’est produite la scène d’horreur [citée plus haut]. Les deux évènements exigeaient vengeance et le duc le fit d’une manière terrible mais sur des innocents. ”[20]

R.Jungmann insiste à plusieurs reprises dans son témoignage sur l’innocence de la tribu d’El-Ouffia, qui n’était pas responsable de ces attaques. Comme pris de remords ( ? ) car ayant été témoin et acteur d’un massacre il écrit ceci : “ et dans la nuit nous avancions dans la plaine de la Mitidja, obsédés par l’idée de cette mort, que nous allons donner à ces Arabes innocents de ces crimes, et que nous allons sacrifier des tribus entières au démon de la vengeance. ”[21]

Cette “ affaire d’El-Ouffia ” est reprise dans un long témoignage du jeune A.Jäger qui porte le titre de “ Le massacre d’El-Ouffia ”. Jäger, lui aussi, reprend comme motif de ce massacre les attaques répétées contre les membres et émissaires des “ tribus vivant en paix avec la France et payant des tributs ” par la tribu d’El-Ouffia, une tribu “ caractérisée par son importance ( nombre ), son audace et ses nombreux guerriers ”[22], une tribu de nomades réputés très riches, qui campait à environ 3 heures de Maison-Carrée. ( A. Jäger parle, lui aussi, de cette tribu, qui aurait provoqué “ la désertion de plusieurs des nôtres [légionnaires]… du 3ème bataillon stationné à Maison-Carrée. ” )

Le film du massacre :

Le soir du 14 avril les préparatifs commencèrent et d’après A.Jäger, l’ordre fut soudainement donné aux troupes de se tenir prêtes, car “ il a été aperçu un mouvement suspect de bédouins. ”[23] Le général en chef duc de Rovigo qui a décidé de se venger de cette tribu, craignait cependant le ralliement des tribus voisines à cette dernière et c’est “ ainsi [que] plusieurs troupes, notre premier et deuxième bataillon également devaient se tenir prêts.”[24]

Des cartouches (50) furent distribuées à chaque soldat ainsi que des vivres pour deux jours. La nuit du 15 avril ( peu après minuit ) l’assaut devait être donné. Le duc de Rovigo a mobilisé :

3 compagnies du 3ème Bataillon (2 compagnies étaient restées comme “ troupes d’occupations ” à Maison-Carrée. / Grisot cite 300 légionnaires sous le commandement du général Faudoas).

1 bataillon d de la 4ème de ligne (Grisot)

3 escadrons de chasseurs d’Afrique (Grisot / 300 chasseurs d’Afrique) appuyés par 4 pièces de montagne.

Les atrocités commises lors de cette attaque (que certains légionnaires qualifient de sournoise et lâche contre des innocents (cf.Jungmann p.42) “ qui dormaient d’un profond et paisible sommeil ” (Jungmann.p.45) sont décrites avec force détails ” (dans les 3 oeuvres citées) et en particulier par A.Jäger.

Un aperçu chronologique peut nous donner une idée sur l’ampleur et la cruauté du massacre. Nous nous contenterons de citer uniquement les moments forts de cette “attaque ”.

A.Jäger :“ Alors que les membres de la tribu dormaient paisiblement, ils furent encerclés par les chasseurs d’Afrique sur le côté gauche des tentes pour être pris ( attaqués ) par derrière et ainsi empêcher toute fuite; sur le côté droit des tentes se trouvait un grand marécage, où plusieurs fuyards, femmes et enfants périrent noyés.

Bien que tout fusse tranquille et paisible, l’ennemi en fut informé, peut être par les bergers qui veillaient sur les troupeaux. On vit alors plusieurs (personnes) sauter sur les chameaux, chevaux et mulets et prendre une fuite éperdue.” Et plus loin A.Jäger rapporte : “ Quelques boulets de canons de 4 livres semèrent la panique parmi les autres; quelques hommes s’armèrent et eurent encore le temps de sauter sur leurs bêtes. ”[25]

“ Des vieillards, des femmes et des enfants hurlaient de frayeur et cherchèrent à s’abriter. Maintenant se fut le tour de l’infanterie de s’avancer et de faire feu sur tout, sans distinction, alors que la cavalerie poursuivait les ennemis qui fuyaient et les massacraient sans pitié. Encerclés et repoussés de toutes parts, ceux qui étaient encore en mesure de combattre, se retranchèrent vers le marécage proche, prenant quelques femmes et enfants pour les abriter jusqu’au cou dans la bourbe et les roseaux. Plusieurs furent abattus par le feu nourri de l’artillerie, quelques femmes avec leurs enfants se rendirent, la majorité d’entre eux étant restée dans leurs caches.”[26]

Acte 2 :

“ Maintenant les pires horreurs furent commises dans les tentes abandonnées, plus particulièrement par les chasseurs d’Afrique. Pillage (armes, vêtements, bijoux en or et argent, objets sans valeurs) et vol de bétail. ”[27]

Pertes :

“ Les bédouins eurent plus de 100 morts (de notre côté il n’y avait qu’un mort à déplorer et quelques blessés) et plusieurs vieillards furent faits prisonniers, parmi lesquels le vieux chef de la tribu. ”[28] 28

Butin :

D’après les témoignages (des 3 Allemands) il y eut un butin considérable, constitué en grande partie par du bétail.

Ainsi :         

26 chameaux

Environ 50 chevaux et mulets.

Environ 50 ânes

Plus de 800 têtes de bovins

Environ 4000 têtes de moutons.

(Plusieurs témoignages sur les nombreux cas de “ barbarie sauvage ” / assassinats de mères et leurs enfants, usage des baïonnettes…qui furent l’œuvre surtout des chasseurs d’Afrique.)

Prisonniers et butin furent ensuite traînés dans les camps où furent organisés des festivités ( “ grillades etc. … ” )

Chez Grisot nous lisons encore ceci : “ La légion, qui recevait le baptême du feu, montra beaucoup d’entrain. Elle toucha pour sa part 10,000 fr. de prises. ”[29]

 “ Quelques officiers réussissent à trouver parmi les prisonnières un peu sales mais pas du tout laides [Explication : les femmes s’étaient enduites le visage d’immondices pour être repoussantes] les plus belles femmes, pour essayer d’apprendre auprès d’elles le Bédouin, mais n’ayant pas réussi, les relâchèrent quelques jours plus tard[30]. ” écrit A.Jäger qui ajoute “Puis tous les prisonniers furent remis en liberté. ”

En guise de conclusion nous reprenons cette phrase de R.Jungmann, qui termine ainsi son témoignage sur “ l’affaire de la tribu d’El-Ouffia. ” : “ Maintenant c’est le chacal qui niche en solitaire dans cette solitude ( désert) calcinée et prend ses repas macabres parmi les cadavres mutilés. ”[31]

Ces quelques mots résument à eux-seuls la politique génocidaire et de terre brûlée prônée par le colonisateur et ceci déjà dès les premières années de colonisation.

Et la tragédie vécue par la tribu d’El-Ouffia n’a été que le prélude d’une série de massacres inaugurée par Rovigo, cet ancien ministre de la police sous Napoléon Bonaparte.

 Si les différentes sources et témoignages ne s’accordent pas sur la date des faits, les témoins allemands citent dans leurs longs et précis récits le 15 avril, alors que le général Grisot de la légion étrangère la date du 27 avril, Nouschi, Prenant, Lacoste et certaines sources algériennes le 6 avril ; D.Sari situe ce massacre dans la nuit du 7 au 8 avril. Tous, cependant, soulignent la cruauté de ce massacre et l’innocence des Ouffias, en particulier les témoins directs A.Jäger, H.Hauber et R.Jungmann.

 Ch.A.Julien lui aussi reprend dans son “ Histoire de l’Algérie contemporaine ” Pellissier de Reynaud qui écrit à propos de cette “ affaire d’El-Ouffia ” : “Tout ce qui vivait fut voué à la mort…on ne fit aucune distinction d’âge ni de sexe ” ou Si Hamdan qui “ affirme ” (cf. Ch.A.Julien) qu’au marché de Bab Azzoun “ on voyait des bracelets encore attachés au poignet coupé et des boucles d’oreilles sanglantes. ”

Bien que l’innocence de cette tribu fut reconnue, son chef Rabia Ben Sidi Ghanem fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à la peine capitale malgré les nombreuses demandes de grâce faites par des personnalités de l’époque. Exécuté le 19 avril 1832 sa “ tête, écrit Pellissier de Reynaud, fut un cadeau offert aux convenances personnelles du duc de Rovigo en présence d’un groupe d’officiers qui en furent indignés. ”[32]

Citations traduites par l’auteur

“ Gegen die Flüchtlinge des Göttinger Revolutions- versuchs, von denen es hieß, daß sie sich in der Nähe befänden, um nach Frankreich hinein zu entwischen, waren eben Steckbriefe angekommen; die Tübinger Landjägerjagd, die am Tage meiner Abreise von dort losgebrochen war…war durch die Zeitungen ruchbar geworden, und in diesen Treibjagen nach Demagogen und Jakobinern…wurde auch ich-echt absolutistischer Hegelianer-für einen politischen Ruhestörer und revolutionären Vagabunden angesehen ” 1

“[ In einer Bierhalle] Ihr, Hiersein hat einen anderen Grund, als das unsrige, aber, wie zu vermuthen den nämlichen Ausgang. Sie sehen in uns politische, Flüchtlinge, theils Hannoveraner, theils Preußen, theils aus Baiern.

Diesen Abend werden sie noch andere sehen, dann können Sie, wenn Sie wollen, auch unsere Geschichte hören- Soviel mögen Sie wissen, daß wir nie wieder nach Deutschland zurückkehren, es sei denn mit mit [sic] den Waffen in der Hand als Befreier.” 2       

“Wir haben glaubwürdige Nachricht, dass in wenigen Wochen, vielleicht Tagen, der Krieg erklärt wird. Es wird ein Freikorps von deutschen Flüchtlingen gebildet, in das wir eintreten. Wollen Sie mit uns eintreten?. ” 3

Bibliographie

Ageron, Ch.-Robert : Histoire de l’Algérie contemporaine (1830-1970) Paris 1970.

Aron, Robert : Les origines de la guerre d’Algérie (Textes et documents contemporains) Paris 1962.

Deutsche Geschichte in Daten. Berlin 1969.

Deutsche Geschichte. (Bd.II von 1789 bis 1917) Berlin 1975.

Grisot :La légion étrangère de 1831 à 1887.Par le général Grisot ancien colonel de la légion étrangère et du 1er étranger et le lieutenant Coulombon du 2ème étranger. Paris 1888.

Hauber, H. :Memoiren aus Algier, oder Tagebuch eines deutschen Studenten in französischen Diensten.2 Bde – 8 vo. Bern 1844.

Jäger, A. : der Deutsche in Algier oder 2 Jahre aus meinem Leben. Stuttgart 1834.

Julien, Ch. A. : Histoire de l’Algérie contemporaine. ( La conquête et les débuts de la colonisation 1827-1871) Paris 1964.

Jungmann, R : Algier oder Scenen und Skizzen aus dem Leben eines politischen Flüchtlings. Schweidnitz 1841.

Nebia, S.R. : Deutsche Reiseliteratur über Algerien von 1830 bis 1871.Diss.Leipzig 1978.

Pückler-Muskau, Fürst v. : Semilasso in Afrika. Stuttgart 1836.

 


 

Notes

[1] H.Hauber, Memoiren aus Algier oder Tagebuch eines Deutschen in französischen Diensten.Bd.I.pp 4

[2] H.Hauber, Memoiren. ..Bd.I, p.19

[3] H.Hauber  ibid. pp.19.

[4] Cité d’après R.Aron, les origines de la guerre d’Algérie. p.55

[5] Cité d’après H.Hauber, Memoiren…Bd.I, pp.10.

[6] A.Jäger, Der Deutsche in Algier…p.13.

[7] R.Jungmann, Algier oder Szenen und Skizzen…p.74.

[8] H.Hauber, Memoiren... Bd.I,p.74.

[9] Fürst Pückler-Muskau, Semilasso in Afrika.p.182

[10] H.Hauber, Memoiren... Bd.I, p.173.

[11] H.Hauber,  ibid.     Bd.I, pp.173

[12] R.Jungmann, Algier oder Scenen... p.75

[13] ibid  p.42.

[14] ibid  p.42

[15] H.Hauber, Memoiren… Bd.I, p.195

[16] Général Grisot, La légion étrangère de 1831 à 1887. (Par le général Grisot ancien colonel de la légion étrangère et du 1er étranger et le lieutenant Coulombon du 2ème étranger. Paris 1888 (Librairie militaire Berger-Levrault et Cie) p.9

[17] Grisot, La légion…p.9.

[18] Hauber, Memoiren…Bd.I, p.195

[19] R.Jungmann, Algier... p.42.

[20] R.Jungmann, Algier... p.42

[21] R.Jungmann, Algier... p.43.

[22] A.Jäger, Der Deutsche in Algier... p.78

[23] ibid  p.78

[24] ibid  pp.78

[25] ibid  pp.78.

[26] ibid  pp.78

[27] ibid  pp.78

[28] ibid  pp.78

[29] Grisot, La légion étrangère…p.9.

[30] A.Jäger, Der Deutsche in Algier…pp.78

[31] R.Jungmann, Algier... p.45.

[32] Julien, Ch.A., Histoire de l’Algérie contemporaine T. І, p.92