Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Publications PNR

PNR du Crasc, 2005, P. 39-44 | Texte intégral


 

 

Amar MAHMOUDI

 

 

Le mode de vie des habitants des hautes plaines repose essentiellement sur la trilogie suivante : le culte des ancêtres, le culte des saints et celui du lien du sang. Et qui sont ces habitants des hautes plaines sinon les descendants des Arabes hillaliens arrivés au début du XII siècle dans nos régions très anciennement peuplés de tribus berbères ?

En effet, Ibn Khaldoun souligne, pour avoir vécu parmi eux, le solide lien parental des Beni-Zoghba; cette cohésion se manifeste particulièrement depuis des siècles par la transmission des prénoms masculins et féminins puisés dans leur lointain arbre généalogique et dont les profondes racines se ramifient jusqu’à atteindre les sables du Nejd.

Ces prénoms qui courent depuis des siècles illustrent bien le désir des tribus conservatrices de se préserver de l’oubli et de maintenir le souvenir d’un ancêtre. C’est par l’inscription du nom dans l’imaginaire du groupe que l’homme acquiert une existence à la fois symbolique et sociale.

Pour les descendants des Beni Zoghba, le corps seul est périssable mais l’âme demeure éternelle ; aussi verraient-ils  dans cette transmission, l’âme de leur ancêtre et une certaine forme de réincarnation dans leur progéniture.

La récurrence  du prénom constitue un lien entre le passé, le présent et le futur chez ces populations qui continuent à ressusciter les âmes de leurs aïeux. Cependant, il n’est pas rare qu’un prénom évoque un saint de la région, signe de profonde vénération consacrée à ces marabouts : Sidi Bahous, Sidi cheikh        et bien d’autres encore.

Tout appellatif est un signe qui véhicule tout un réseau de significations      et comme le dit Jacques Lacan « le mot n’est pas seulement signe mais un nœud de significations ». Métaphores et métonymies se conjuguent pour habiller le prénom de connotations : « ton nom est ton destin » dit un proverbe indou.

Pour le nomade, le prénom « Haidar » ressuscite le souvenir du preux cavalier intrépide assimilé à Seyad ‘Ali ; le gendre du prophète; « El Og » incarnerait l’honneur et la prouesse des veilles et nobles tribus berbères du sud.

Pour le nomade des hautes plaines, l’arbitraire du signe n’est pas évident, signifiant et signifié se trouvent donc en rapport d’intimité. Les prénoms chargés autant de culture et d’histoire sont rarissimes et bientôt rarescents.

Quant aux prénoms féminins, l’inspiration va puiser dans l’environnement naturel de la vaste steppe où se côtoient faune et flore. Pour le nomade, le prénom féminin est une sublime poésie où la saveur des assonances teintée de notes musicales fait rêver.

Le prénom de « El Fakhet (la gazelle) » d’El Bayadh n’eveille-t-il pas en nous l’image de la beauté de la délicatesse et de la fragilité féminine ?

La manière de ressusciter par la reprise de ce patrimoine ancestrale  en voie d’extinction se manifeste à travers les prénoms masculins notamment.

Voici quelques prénoms rarissimes recueillis auprès de nos informateurs

(L’Imam d’El Bayadh et le Moqadem de la Zaouia de Labiod Sidi cheikh)

Prénoms masculins rares recueillis dans la région d’El bayad et de Labiod Sidi cheikh

Bohos ou Bahos : altération de aboul hafsi : Omar Ibn El Khattab El Hafsi est le père de Hafsa, épouse du prophète. Il existe à El Bayadh le mausolée de Sidi « Bahous », chef spirituel du XVI siècle. Ce prénoms, jadis très répandu n’est porté que par quelques octogénaires.

Bobakar : forme altérée de Aboubakr Essédiq compagnon fidèle du prophète

Haydar : redoutable guerrier; preux cavalier

Ce prénom fut porté par  ‘Ali, gendre du prophète pour sa bravoure et ses prouesses.

Nayl ou Nil : le faon de la gazelle

Dhiab : illustre personnage de la chanson de geste hillalienne (jazya et dhiab)

Ghasham : l’innocent, le naif

Tijani : prénom qui évoque le chef de la confrérie des Tijaniya de Ain Madhi ( Laghouat )

(Sidi Ahmed Etijani )

Afan : celui qui lutte pour la paix

Sa’dun : variante de saïd  l’homme heureux

Mamin : le croyant

Boalam (Boualem) : l’homme de la bénédiction et de la paix second prénom porté par Sidi Abdelkader el jilani, soufi de l’époque médiévale

Hamza : Oncle et compagnon du prophète

Naymi : le bien être

Khalal : variante de Khalil « ami de Dieu »

Tami – tumi : frères jumeaux

Quelques prénoms faisant référence à des personnages bibliques

Benyub ou Ben yub : ce prénom apparaît sous sa forme latine « job » évoquant le prophète,  partisan et défenseur de justice, face à la souffrance non méritée (Catherine Salles, 1993 : 246).

Yagub : « Jacob » forme latinisée, le successeur ou celui qui tient le talon. (Salles:247). Ce prénom réapparaît également préfixé de Benyagoub.

Yunas/ Younes : forme latine « Jonas » avec le sens de « la colombe »

Prénoms féminins rares enregistrés dans la région d’El Bayadh (Boualem, Stiten, Rogassa, Labiod Sidi cheikh)

Hbara : oiseau échassier : l’outarde, réputée pour ses immenses yeux veloutés

Barkana :   la brune

Manubiya : la choisie

Shabubiya : la blonde

Shabha : la blanche

Yashba : la rayonnante (tel l’éclat du jaspe)

Manu : variante de « muna » : l’espérance

Hniya : variante de « hana » : paix, la quiétude

Um  hani / Oum Hani : la mère de « hani » : de la paix

Uma cheikh / Oum Cheikh : la mère de « chaykh » ; le magnanime, le grand chef spirituel.

Prénoms féminins rares enregistrés dans la région de Frenda, Ain Dheb, Kermes (Oulad Djerad) Médrissa

Iza ou Ijza : la choisie, la choyée, ce prénom altéré par l’amuïssement du phonème [ j ]  se trouve réduit à « iza »; on pourrait retrouver la forme « jaza » dans la composition du prénom féminin phénicien de « jazabal » ou « isabal »

(Isabelle), fille adorée d’Ithobaol,  roi de Phénicie.

Ghawthiya : « l’amie » prénom hérité du célèbre personnage biblique : ghuth ancêtre du roi David[1].

 ‘Adla : altération de ‘adila : la juste, l’équitable

Gorayna ou grayna : la compagne inséparable

 ‘Ida : féminin de « ،id » celle ou celui qui revient ; le renouveau.

Raysa : celle qui dirige, préside.

Dlala : altération de «  dalila » : guide, conductrice. Ce prénom évoque le personnage sémitique de la femme achetée par les Philistins. Se faisant aimer par Samson  (Le soleil), il lui fait avouer sa force.

Asla : la douce ; la tendre

Rawdiya : la florissante

Randa : plante aromatique qui pousse sur les berges des rivières

Khada : hypocoristique de « khadoma » : l’assistante

Chay’a : la célèbre, celle qui jouit d’une réputation

Banina : la perle

Bor’om : le bourgeon

‘Argob : la jeune fille aux fines chevilles

Chamkha : la majestueuse ; la superbe

Hafsa : nom de la fille de Omar Ibn al Khaţab el Hafsi et épouse du prophète Mohamed.

Thariya ou thoraya (soraya) : régression du « th » en « S » l’étoile, son équivalent sémantique sémitique est Esther (l’étoile) .

Astar : nom du jeune sémite choisie comme épouse par le roi Aussérius      et qui parvint à sauver son peuple du génocide  (Salles : 247).

Mbarka : altération du mubarka : l’heureuse, la chanceuse celle qui est bénie ; Mbirika [2] : diminutif de mbarka.

Hofa : la menue ; la svelte.

Batoul : la chaste, la pure « Meriem el Batoul » (Marie la Vierge)

Damiya : l’active, l’énergique

Afifa : l’honnête ; la vertueuse

Fakhat : la gazelle

Wahchiya : le faon

 ‘Uwali/’awli : variante de ،ali « la distinguée » 

Ulha/ Oulha : la perspicace

Jdiya : le faon

Tijiniya : celle qui porte le diadème (taj), référence au chef de la confrérie de Ain Madhi, Sidi Ahmed Ettijani.

Luwayza : diminutif de « luz » (petite amande)[3] ،Abla:

la beauté, la magnificence .

Ramliya : de « raml » le sable, la dorée « couleur de sable ».

Gamhiya : de « gamh » le blé, « couleur de blé ».

Zana : la victorieuse, ce prénom réapparaît sous la forme Djana ou Gana. (oudjana).  Selon Louis Rinn, elle serait l’ethnique de la race des Zénata. (Revue Africaine, 1888 : 103).

Garmiya : Ce prénom a subi une métathèse.Initialement, c’est « gamriya », de « gamr » : « la lumière lunaire ».

Thamra : la féconde, la fructueuse.

Hiba ou hayba : le don divin.

Ruba ou rawba : celle qui excelle, la sublime.

Sima ou sayma : sublimité, grande élévation. Ses varianted

Sont : samya, smuma, sumya.

Zaho ou Zahom : le resplendissante.

Prénoms masculins rares recueillis dans les régions de Frenda, Ain Dhehab, Médriss, Kermes (Oulad Djerad)

Korak/ Kourak : ce prénom ancien évoque « alkawrak » oiseau sacré, vénéré des tribus qouraychites de Pétra d’Arabie[4].

Daynas : celui qui a la mine avenante, beau garçon. Serait–il trop ambitieux de le rapprocher de « Adonis », dieu phénicien matérialisé par un jeune homme d’une beauté remarquable.

Armak : prénom assimilé à « ramka » mont élevé, symbolisant la force, la puissance. Relevons Djebel Ramka situé  entre le territoire de Tiaret et de Relizane.

Alhoub : littéralement ce terme signifie la bourrasque. Ce prénom à l’honneur chez les Beni hillal, signifiait « le redoutable guerrier ».

Alhoch : celui qui exprime le jovialité, la gaîté, la bonne humeur.

La’la : superlatif de « ‘li » : le plus haut, le plus distingué.

Al’ag’ag : ce prénom est fréquent particulièrement dans la région de Frenda et de Takhmaret. « ‘og ». D’après Rinn, il signifierait « l’homme surnaturel ». Chez les Touareg, « ‘Og،og » désignerait une vieille tribu de grande taille et de grande vigueur[5] .

Rihan : prénom qui évoque le myrte, herbe à petites fleurs blanches d’une odeur agréable.

Doghman : celui qui s’intègre facilement, le docile.

Prénoms féminins berbères arabisés (Boussemghoun, Chellala, Asla)

La population de Boussemghoun, de Chellala et de Asla se caractérise par sa langue et ses profondes racines berbères apparentées à la communauté des Ouled Benhalima à la fin du XVIII siècle.

Au courant des siècles, cette langue a subi de profondes altérations à telle enseigne qu’il est bien difficile de reconnaître, après quelques générations le substrat linguistique originel.

Après identification des différentes formations prénominales et de leurs altérations, il nous a été possible de dégager et de proposer les hypothèses suivantes inhérentes à l’étymologie berbère de quelques prénoms féminins arabisés.

Khisiya : racine berbère KS : thikhsi : brebis, agnelle[6]

Dbira : racine berbère DBR : adbir « la colombe »

Thiriya : racine berbère TR : plur. “ithran” ithri : étoile (Basset : 22). On retrouverait cette même racine dans la forme primitive sémitique de « thouriya » et de « esther » qui signifie également « étoile »

Thmala : racine berbère T.. : « la tourterelle » (Basset ; 88)

Ganona : racine berbère ĢNN : « ciel » (Basset : 149). Gana et Janana en seraient des variantes ( ?)

Mtijiya : racine berbère TJ : « le soleil »[7]

Conclusion

La modernisation envahissante qui, sous toutes ses formes a modifié le mode de vie du littoral, ne semble pas en revanche avoir altéré celui des nomades.

Farouchement recroquevillés sur eux-mêmes, ils luttent avec détermination pour la pérennité de leurs prénoms. Ainsi pouvons-nous lire sur les registres de l’état  civil, Bahous Djamel, Garmiya Nawel, Dhiab Lotfi, Zahoun Maha.

Concurrencés par les prénoms modernes, les prénoms séculaires rarissimes     et hélas rarement transmis par la tradition orale, risquent de s’effacer à jamais.

Le nomade des hauts plateaux mû par une volonté farouche a pris une heureuse initiative : celle d’enraciner les prénoms traditionnels définitivement par la juxtaposition d’un prénom ancien suivi d’un prénom moderne.

Cette entreprise est signe d’enracinement par les repères fixes de l’écriture dont le pouvoir de pérennité demeure indélébile. Ainsi, est assurée une des expressions de la continuité de la filiation de notre identité arabo-berbère.

Bibliographie

BENATIA, (A.), 2001, Les Arabes en Europe avant l’ère Chrétienne Ed. Dahlab Alger

SALES (Catherine), L’ancien testament. Editions 1500, Luçon, France

RINN (L), Essai d’études linguistiques et ethnologique sure les origines berbères. Revue Africaine N° 32 - 33, 1888

Conférences de M.Jacques Berque,  Avril 1975 et Juin 1982

Etymologie des noms de lieux et de personnes dans la région de Frenda,  Mars 1983

BASSET, R., 1894, Etude sur la Zenata de l’Ouarsenis et du  Maghreb central, (Glossaire Berbère/ Français).Ed. Ernest Leroux, Alger

 


 

Notes

[1]   BENATIA (Abderrahman), 2001, Les Arabes en Europe avant l’ère Chrétienne. Editions Dahlab Alger,  p.288

[2] Ne confondons pas mabarka terme arabe et «  barka »  terme berbère qui signifie « noir, bistré ».

[3] Luwayza et lwiza sont deux termes différents : « louiza »  est la forme féminin français de « Louis ».

[4] Frappante similitude avec le « Phénix » oiseau fabuleux de la mythologie égyptienne. Comme la légende lui attribuait le pouvoir de renaître  de ses propres cendres, il devint le symbole de l’immortalité.

[5] RINN (L), Essai d’études linguistiques et ethnologique sure les origines berbères. Revue Africaine N° 33,  1888

[6] BASSET (René), 1894, Etude sur la Zenatiya de l’Ouarsenis et du Maghreb central. Ed. Ernest Leroux, Alger, p.118

[7] Explication avancée par  l’Imam de Boussemghoun.