Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Publications PNR

PNR du Crasc, 2005, p. 63-66 | Texte intégral 


 

 

Boukhalfa KHEMOUCHE

 

 

Si la toponymie d’Ait Bouaddou, à l’instar de la toponymie berbère en général, n’est pas anthroponymique, il n’en demeure pas moins que le nombre d’anthroponymes émaillant notre corpus est non négligeable. Ce qui dénote un sens prononcé de la propriété dans une région où l’espace est précieux.

Par souci de clarté, nous avons réparti ces noms comme suit:

Les ethniques

Ils sont relatifs aux noms de clans ou de groupes d’hommes issus d’ancêtres communs réels ou supposés. En effet, ce système onomastique est «conçu d’après Bourdieu, selon le modèle de la généalogie qui, au moins idéalement permet aux groupes ramifiés et dispersés de se découvrir des ancêtres communs»[1].

Linguistiquement cette catégorie de noms est composée de la base « at » orthographiée « ait » signifiant «  les gens de… » et d’un nom. Ce déterminant nominal peut référer aux:

A/ noms bibliques : c’est le cas de:

| at brahm|    représentant de « …Abraham »

| at musa |     représentant  de «  …Moise »

|at harun|      représentant  de « …Aaron »

|at yhya|        représentant de «  …Jean »

|at aysi  |       représentant de « …Jésus »

|at sliman |    représentant de « …Salomon »

A ce propos Cheriguen affirme que « Ces noms sont connus en Afrique du Nord bien avant l’arrivée des Arabes au

VIIème. Le judaïsme mais surtout le christianisme grâce à l’église romaine d’abord, puis à celle d’Afrique, ont dû, bien avant les Arabes, faire connaître    et contribuer à répandre ces anthroponymes. Mais l’installation des Arabes a aussi favorisé non seulement leur maintien, mais aussi leur plus grande diffusion.»[2]

B/ Les noms épithètes de « Dieu » : Ces noms sont préfixés de « abd ». Tout ceci est attribué pour éviter la confusion entre l’homme et son Créateur.[3]  Nous citons:

 […abd Slam] « …de la paix »

 […abd Rahman] « …clément »

Vroonen note à ce sujet que « l’anthroponymie religieuse arabe des Musulmans fut adoptée partout où la religion s’était établie. »[4]

C/ Le nom du prophète et de ses quatre califes : Ils sont représentés par:

| at bubkir|             « …Aboubaker »

|at ātman|  « …Othman »

| at āli|       « …Ali »

|at muhd|   « …Mohammed »

|at m’hd| variante de « …Mohammed »

D/ Les noms du mois de calendrier musulman et fêtes religieuses : Ils ne sont pas en reste loin s‘en faut:

|at šāban| «  chabane »

| at rmdan| «  ramadhan »

|at āšur| «  achoura »

|at blayd| «  laid » qui est à l’origine « Benlaid transformé du fait de l’assimilation du « n » par « l »de laid en « Belaid »[5] .

Chaker remarque judicieusement que « l’influence de l’arabe est particulièrement forte dans le domaine de la vie spirituelle et religieuse… »[6]

E / La particule « at » préfixe également des sobriquets en l’occurrence:

| at buyils| «  les  parleurs »

| at uqMus| « idèm »

| at uqRu| «  les forts têtes »

F/  Les noms liés aux circonstances de la vie:

| at lbašir| « …porteurs de la bonne nouvelle » 

|at Saīd| « …heureux »

Les hagionymes 

Ce sont les noms relatifs aux noms de saints et personnages sacrés. Parmi ces noms figurent:

| sidi mhMd wāmar|

| sidi āli wsliman|

| sidi sDiq |

|sidi ābd aRhman |

Ces noms à caractère religieux et mystique sont pour la plupart précédés de la base « sidi » qui «  est une forme de l’arabe classique signifiant Sieur, Monseigneur. Elle a une qualification de valeur morale de respect pour les ancêtres, les marabouts »[7].

Dans le même ordre d’idées Decret et Fantar déclarent que « Les Berbères ne manquaient pas de vénérer les personnes particulièrement privilégiées par la puissance et le sacré qui s’y concentre. Le maraboutisme et sa large diffusion dans le pays du Maghreb s’expliqueraient comme une survivance de l’anthropolâtrie libyque»[8].

Ce propos est d’ailleurs confirmé par Camps qui voit dans le culte des saints « Un avatar supérieur du culte des ancêtres qui s’est maintenu à travers le Christianisme et l’Islam »[9].

Il va sans dire que les anthroponymes d’origine berbère sont effectivement attestés en toponymie tels que : | at wakli| | at yidir|…Cependant l’emprunt à l’arabe en la matière est patent. Ce qui fait dire à Benramdane que « L’anthroponymie est le domaine de l’onomastique où le substrat libyco-berbère  transparaît le moins et par conséquent celui où le procès d’arabisation a été le plus efficace »[10].

Les incidences linguistiques de cet emprunt massif sur le berbère sont de taille. En effet, le système vocalique du parler d’Ait Bouaddou se voit étoffé à quatre voyelles au lieu de trois:la vocalisation de la consonne laryngale, sonore |٤ | a évolué dans le sens de la phonologisation. En d’autres termes, dans le parler en question  |٤ | est systématiquement supplantée par la longueur vocalique | ā | qui est un phonème à part entière.

De plus le phonétisme berbère se voit amplifié par l’introduction pure        et simple de phonèmes arabes tels que les pharyngales  [ h, ٤ ] et la laryngale [ h ] ainsi que les emphatiques. Chaker signale d’ailleurs que « l’inventaire des phonèmes berbères en a été sensiblement enrichi dans les zones d’arrière (ordre des vélaires, des pharyngales et des laryngales) et dans la série des emphatiques qui s’est étoffée de plusieurs phonèmes. »[11]   

En outre, «  l’agrégation à l’initial de la marque du défini [l], dit Kahlouche, est responsable de l’allongement de la racine consonantique en langue cible par rapport à la langue source.»[12]

Ces emprunts non berbérisés introduisent, notamment dans les noms communs « une large zone d’irrégularités et de complexité morphologique »3. En ce sens que le système originel des oppositions centrales du nom -genre, état, nombre-se voit perturbé.

Bibliographie

BENRAMDANE (F), Toponymie et étude des transcriptions françaises des noms de lieux de la région de Tiaret, Thèse de magister présentée sous la direction du professeur

CHERIGUEN,  Université d’Alger, 1994/1995

BOURDIEU (P), Sociologie de l’Algérie, Ed. PUF (5ème édition), Paris,   1974

CAMPS (G), Les Berbères, mémoires et identité. Ed. Errance (2ème édition),  Paris, 1987

CHAKER (S), Manuel de linguistique berbère II. Syntaxe et diachronie, Ed. ENAG, Alger, 1996

CHERIGUEN (F), Toponymie algérienne des lieux habités. Ed. Epigraphe Dar Ijtihad, Alger, 1993

DECRET (F) et FANTAR (M), L’Afrique du Nord dans l’antiquité. Des origines au Vème siècle. Ed. Payot, Paris, 1981

KAHLOUCHE (R), Le berbère (kabyle) au contact de l’arabe et du français. Etude sociohistorique. Thèse de doctorat d’Etat présentée sous la direction de Dalila Morsly, université d’Alger, 1992.

VROONEN (E), Encyclopédie des noms de personnes, Editions universitaires,  Paris, 197

 


 

Notes

[1] BOURDIEU (P),1974,  Sociologie de l’Algérie, Editions PUF (5ème édition), Paris p.84

[2] CHERIGUEN (F), 1993, Toponymie algérienne des lieux habités, Ed. Epigraphe Dar Ijtihad, Alger, p64

[3] Cheriguen, idem

[4] VROONEN (E), Encyclopédie des noms de personnes. Editions universitaires,  Paris, 1973. p.500

[5] CHERIGUEN (F), Op. cit. p.69

[6] CHAKER (S), Manuel de linguistique berbère II. Syntaxe et diachronie, Ed. ENAG, Alger, 1996. p118

[7] BENRAMDANE (F), Toponymie et étude des transcriptions françaises des noms de lieux de la région de Tiaret. Thèse de magister présentée sous la direction du professeur CHERIGUEN,  Université d’Alger, 1994/1995,  p.93

[8] DECRET (F) et FANTAR (M), L’Afrique du Nord dans l’antiquité. Des origines au Vème siècle, Ed. Payot, Paris, 1981. p257

[9] CAMPS (G), Les Berbères, mémoires et identité.  Ed. Errance (2ème édition),  Paris, 1987. p196

[10] BENRAMDANE (F), Op. cit. p106

[11] CHAKER (S), Op. cit. p.121

[12] KAHLOUCHE (R), Le berbère (kabyle) au contact de l’arabe et du français. Etude sociohistorique, Thèse de doctorat d’Etat présentée sous la direction de Dalila MORSLY, université d’Alger, 1992. p.439