Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Publications PNR

PNR du Crasc, 2005, p. 25-69 | Texte intégral


 

 

Farid BENRAMDANE*

Ouerdia YERMECHE**

Nebia DADOUA HADRIA

 

 

 

Présentation

L'anthroponymie, formée de "anthropos" "homme" et de "nymie" "nom", fait partie avec la toponymie (de « topos » : lieux) de la science des noms propres appelée "onomastique", du grec "onoma" qui veut dire "nom propre" : "science des noms propres".

Parler de l’anthroponymie en Algérie, des patronymes ou noms de familles surtout, n’est pas chose aisée, tant et autant  la proximité identitaire est dense, forte et solide pour certains, tant et autant, elle est gluante, maladive, traumatisante pour d’autres. En tous les cas, il n’est pas exagéré de dire que le système patronymique algérien ne reflète pas le caractère ancestral d’une filiation établie depuis des millénaires. C’est à la fois cette étrangeté, cette invraisemblance que ce paradoxe, celui à la fois d’un usage nominatif contemporain qui ne rend pas compte d’un patrimoine forgé par la praxis historique contenu dans les catégories nominatives et dénominatives traditionnelles, tels que les toponymes, les ethnonymes (noms de tribus), les hagionymes (noms à caractère sacré et symbolique : Lalla, Mqam, Sidi, Redjem...), les anthroponymes, etc. et la continuation, jusqu’à ce jour, par l’Etat national des paradigmes de refondation de la personnalité algérienne durant l’ère coloniale (Loi de l’état civil de 1882).

Dans les réflexions des auteurs du présent ouvrage, les qualificatifs usités attestent des dysfonctionnements de cette configuration nominative  et dénominative cristallisée institutionnellement dans et par l’état civil : « une fracture du nom », « le syndrome identitaire nominal », « récupération de l’identité ancestrale », etc.

En effet, de nombreuses interrogations traversent l'anthroponymie algérienne : comment sont formés les noms de familles (ou patronymes) en Algérie? Quelles sont leurs variations dans le temps et dans l'espace? Quels sont les paradigmes de fondation de l'état civil d'Algérie (loi de 1882)? Existe-t-il un état civil algérien? Si oui, quelles sont ses ruptures par rapport à celui de 1882? Quelles sont les règles sociales et culturelles, les modes d'attribution, de transmission et de variation des prénoms en Algérie? Quels sont les couches linguistiques et les domaines sémantiques dominants dans le système patronymique et prénominal algérien? Quelles sont les raisons récurrentes dans les demandes de changement patronymiques formulées par les citoyens?

La problématique posée, il va de soi, dépasse le cadre de l'état civil, perçu en Algérie, comme un simple organe administratif. Elle le dépasse dans la mesure où il s'agira de mettre en relief les différents types de dysfonctionnements, structurels et conjoncturels, les dérèglements intériorisés ou pas, et le restitue, en même temps, dans sa noble mission de dépositaire légitime et/ ou légitimant de la filiation, de la continuité spatio-temporelle de l'identité, et pour reprendre l'expression de Lacheraf, du " caractère affectif de la transmission identitaire" (Des noms et des lieux, 1998).

L’approche qui consiste à traiter les questions d’état civil comme de simples problèmes administratifs, qualifiés de "techniques", liés souvent aux pratiques de transcription et/ou de translittération, française ou francisée, arabe ou arabisée, berbère ou berbérisée des patronymes et prénoms algériens (il suffit de passer quelques minutes dans un service de l'état civil  pour se rendre compte de l'ampleur des plaintes ayant trait à l'écriture des noms) sous-estime l’importance du passif et des présupposés historiques et idéologiques de l’entreprise de dé/re/structuration de l’identité algérienne dans son volet onomastique, de manière générale[1]. Ces aspects techniques[2] justifient également l'urgence d'une telle réflexion, tant il est vrai que les usages graphiques constituent une source de problèmes pratiques inhérents à la gestion  de documents d'identité personnels, de pièces administratives : héritage, banque,  justice... En somme, toute une problématique de la normalisation de l’écriture des systèmes anthroponymique et toponymique algériens[3].

Au demeurant, on s’est limité, dans la présente réflexion, dans une première partie, à décrire, analyser les mécanismes d'altération à caractère phonétique, morphologique et lexico - sémantique du système patronymique algérien en exhumant des textes officiels de la période coloniale, ceux qui continuent d’organiser et de structurer le système nominatif algérien. Dans une seconde partie, les usages prénominaux ont été abordés dans une approche comparatiste régional et diachronique historique.

L’imposition de ce système de nomination à deux composantes, patronyme et prénom, quand bien même ayant introduit une certaine modernité dans le système anthroponymique local, - une catégorie de « la rationalité coloniale » pour reprendre l’expression de Saddek Benkada,- a tout de même bouleversé les habitudes nominatives des Algériens dans le sens où il les a complètement ou partiellement dissociés et désunis des logiques filationnelles traditionnelles. Une simple comparaison avec nos voisins maghrébins du mode d’imposition de l’état civil par la même puissance coloniale montrera l’ampleur du caractère dépréciatif, de l’humiliation historique infligée à une population.

Aussi, les noms des généraux (Clauzel, Cavaignac), noms liés à la colonisation de l’Algérie, sont fortement impliqués dans l’établissement de l’état civil. Il va sans dire que capital foncier et capital symbolique ont été gérés de manière concomitante : la sécurité des « transactions » immobilières, l’apaisement progressif des tribus « turbulentes », l’assujettissement à une organisation sociale et rigide comme celle des Français, l’attribution par défaut de patronymes aux indigènes algériens, l’établissement de sanctions financières aux insoumis, inscription sélective de patronymes membres d’une même famille en attribuant un nom à celui-ci, le refusant à celui-là… Tous les procédés du « parcage » nominatif à caractère alphabétique[4], de la « mise en réserve » symbolique, de «l’indienisation » onomastique ont été mis en œuvre. Il s’agit, pour reprendre intégralement les propos développés au sein du Sénat français de l’époque, « de la mise en carte de l’humanité ».

Reprenons, à ce propos, quelques extraits des débats lors de la discussion au Sénat du projet de loi sur l’état civil des indigènes en Algérie:

« Il (Le Général Arnaudeau, véritable adversaire déclaré de la loi) critique l’idée de donner à chaque indigène un nom patronymique, nom dont l’intéressé ne se souviendra même pas. La carte d’identité deviendra illisible au bout de quelques jours ou bien sera égarée ».

« A quoi donc servira cette mise en carte des indigène ? (rires sur plusieurs bancs)…Le mot est exact : c’est la mise en carte de l’humanité, hommes, femmes et enfants. Outre qu’elle ne sera pas de leur goût, elle n’offrira pas de garanties sérieuses, elle en présentera même beaucoup moins que la filiation actuelle…

Les pénalités encourues, les formalités incomprises feront perdre la tête au plus imperturbable des bédouins. Certainement, cette sempiternelle carte à produire à tout propos engendrera des cas d’aliénation mentale… » (16 Février 1882)

Un procès redénominatif, tel que formulé par Ouerdia Yermeche, a été mis en place. Un demi siècle, - de 1832 à 1882 -, une série de dispositions juridiques a refaçonné le paysage anthroponymie traditionnel local : lois, instructions, circulaires (1834, 1837, 1848, 1854, 1868, 1873, 1875, 1876, 1882).

Plus explicite et tranchant, l’état civil, pour le Gouverneur Sabatier « (était)   et (devait) être une œuvre  de dénationalisation. L’intérêt de celui-ci était de préparer la fusion et de franciser plus résolument les patronymes indigènes pour favoriser les mariages mixtes »[5]. Cette francisation a « travaillé » sur les deux facettes du signe linguistique : le signifié et le signifiant[6].

Cet état civil, comme cela a été orchestré, a opéré une rupture dans la continuité identitaire de l’Algérien et a opéré « une fracture du nom » et par là-même une fracture dans l’identité algérienne que l’on traîne toujours. L’Algérien vit encore aujourd’hui « le syndrome identitaire nominal » du fait qu’il y a eu détournement du système nominatif traditionnel. Un certain malaise anthroponymique s’est installé, preuve en est la remise à la mode de prénoms anciens et l’attribution de noms nouveaux (orientaux et occidentaux) ou encore le retour aux noms berbères anciens, pour une « récupération de l’identité ancestrale ». Un jour, réconciliera-t-on, pour son bien – être  individuel  et collectif, l’Algérien avec son nom propre.

Nous pourrons admettre par hypothèse que la  perception des faits de langue, de culture et d’identité se construit à l’intérieur d’un espace de référenciation et de renvois identificatoires ainsi que de communication qui est propre à un individu ou groupe d’individus.       

Système irréductible, la tradition onomastique avait des stratégies nominatives et dénominatives, qui permettait à la communauté de s’identifier et de se projeter dans un univers symbolique et cognitif façonnée par la praxis historique. Comme un mouvement de l’histoire, mais parallèle, la pensée et l’administration coloniales vont dé/dé/nommer et re/dé/dé/nommer selon des présupposés, des critères, des modes et méthodes d’attribution étranges aux logiques et représentations établies.

Le cadre colonial va reposer, entre autres, sur le versant linguistique de deux paradigmes de refondation (la terre et la personne), à la même période (1870-1880), à l’effet de provoquer une  fracture et une rupture  dans la représentation spatiale  et dans l’ordre généalogique (mythe des origines, symbolique du nom et cohésion sociale).

C’est pourquoi, est-il pertinent, nous semble-t-il, que la question anthroponymique et onomastique de manière générale, soit inscrite dans la gestion des univers sémiologiques dans une société en crise, comme celle que connaît l’Algérie depuis presque deux siècles. Ce genre d’interrogation ne relève du cérémonial scientifique, ni de l’altération esthétique ou éthique, ni aussi du débat d’écoles car il s’agit en priorité moins de s’attarder et de s’espérer à penser un futur, à (ré) inventer et concevoir une modernité que de réactualiser des tranches et des rondelles du passé « refoulé ».

C’est ainsi que le « travail » sur le nom se présente sous différentes formes qui vont d’une orthographe falsifiée et déformée jusqu’à un changement catégorique de forme, C’est ainsi, également, que de nombreux noms ont non seulement perdu leur sens originel, mais ils n’ont plus du tout de sens, car ils ont perdu ou dans le meilleur des cas, vu altérer leur filiation. De nouvelles formes nominatives apparaissent, des modes de nomination nouveaux ont été imposés   des articulations structurales linguistiques traditionnelles disparaissent, d’autres apparaissent sous des significations étranges, bizarres, méprisantes, humiliantes, et dans le meilleur des cas aussi, sous des mises en morphologie jouxtant sans cesse, intrinsèquement et extrinsèquement, avec la fracture identitaire qu’avec le continuum historique.

Les noms propres de personne, objet d’étude de l’anthroponymie, propos de cet ouvrage, ont de multiples fonctions notamment sociale, culturelle, religieuse et identitaire. Ils occupent une place très importante dans la construction de la personnalité de l’individu : « élaborés socialement, culturellement et historiquement, ceux-ci reflètent pas seulement la production de phénomènes identitaires révélateurs du passé, du présent et de l’avenir : ils construisent l’identité elle-même. » (Akin, 1999, 59). Le nom propre permet d’identifier et de situer l’individu parmi ses pairs, de le faire exister et de le faire reconnaître par les autres membres de la communauté. Le nom propre attribue en quelque sorte à la personne une place dans la société.

A la question « qui es-tu ? » ne répond-on pas instantanément par l’énonciation de son nom et de son prénom ?               

Ainsi, le thème de l’anthroponymie et l’état civil en Algérie soumis à notre réflexion a été organisé dans un souci de faire connaître cette science qu’est l’onomastique, de permettre aux spécialistes du domaine de présenter leurs travaux, et par là-même d’amener d’autres chercheurs d’horizons différents à s’intéresser  aux problèmes liés à la dénomination. Cette réflexion a permis de « libérer la parole sur soi  », sur un sujet, jusque là, frappé de tabous, marqué d’ignorance et incarnant, qu’on le veuille ou non, un cadre de dérèglement de la transmission identitaire.

Ces journées de réflexion qui ont réuni des spécialistes de  divers domaines (administration, justice, universités…etc.), inédites en la matière, vont enfin amener les Algériens à parler sans contrainte de leur anthroponymie, de réfléchir aux conséquences d’un état civil hérité d’une administration coloniale et de susciter peut-être des remédiations. Elles permettront également d’évaluer l’impact d’une telle entreprise sur le « mental de l’Algérien » et sur les comportements anthroponymiques d’aujourd’hui et de mieux étudier l’anthroponymie actuelle en faisant une rétrospection sur celle du passé, lointain et immédiat.

C’est ainsi que  Foudil Cheriguen, dans sa communication ayant trait aux régularités et variations dans l’anthroponymie algérienne met l’accent sur l’arabisation onomastique, plus particulièrement des anthroponymes algériens, laquelle arabisation a été favorisée et accélérée par la transcription des anthroponymes dans l’état civil de 1882. Il défend également l’idée selon laquelle le contact de langues et les colonisations successives ont altéré les noms algériens dont la majorité s’est formée en arabe dialectal. Cette altération des noms propres algériens est également traitée par Ouerdia Yermèche et Yasmina Zemouli. A partir d’une étude critique des textes régissant l’installation de l’état civil en Algérie, elles mettent l’accent sur les présupposés idéologiques qui ont prévalu dans l’élaboration d’une telle entreprise, tout en  exposant les modes de  déstructuration/restructuration du système nominatif algérien par la francisation des noms de famille. Fouad Soufi établit une articulation de l’acte d’état civil entre l’histoire et l’administration, entre l’inscription sur un registre et l’insertion de l’homme dans le mouvement de l’histoire. En sa qualité de conservateur en chef des archives, il rappelle la pratique des enregistrements des mariages chez les cadis avant 1830 et le précieux legs du polygraphe (16° siècle) Kitab al Mi’yar d’Al Wancharissi.

 Plus loin, dans le temps, Saïd Toudji et Taklit Mebarek qui s’intéressent à la dénomination dans les temps préhistoriques, nous ramènent au libyco-berbère. Les deux soutiennent tous deux que ni la présence romaine, ni la civilisation punique (qui ont duré des siècles) n’ont réussi à désorganiser d’une manière profonde les modèles linguistiques et culturels locaux, représentants de l’identité berbère. Le premier s’appuie sur un échantillon de noms berbères anciens, la seconde sur des exemples d’ethnonymes d’envahisseurs de l’Orient antique et de l’Egypte pharaonique. En effet, l’analyse linguistique des anthroponymes constitue en elle-même une source d’information sur le berbère ancien : on a, à cet égard, quelques chances d’y rencontrer des formes archaïques de la langue ; l’onomastique est de ce fait, une voie d’accès à la diachronie berbère.

Pour sa part, Amar Mahmoudi nous réconcilie avec notre patrimoine anthroponymique, en nous présentant un corpus de prénoms du terroir bédouin recueilli chez des nomades  de l’Ouest algérien. Il montre l’acte de résistance de certaines populations rurales face à l’invasion de noms exogènes par le maintien et la survie des noms endogènes.

Chérif Sini, quant à lui, au travers d’une mini-enquête sociolinguistique sur les prénoms des Algériens et de leurs motivations, met l’accent sur le poids du prénom sur le nommé qui ne comprend pas toujours le choix d’un tel prénom par les parents. Son enquête fait ressortir que le choix du prénom par le nommant n’est jamais fortuit mais qu’il est déterminé par des références sociales et idéologiques et qu’il se présente parfois comme un acte de résistance et de contre-pouvoir à une idéologie en place.

Mustapha Tidjet, lui, insiste sur le phénomène de mode que constitue l’attribution et le choix d’un prénom qui connaît des périodes de présence/absence puis renaissance, suite à des évènements historiques  et sociaux précis qui favorisent la réapparition ou au contraire la disparition de certains prénoms.

Farid Benramdane montre l’évolution du prénom algérien au 20° siècle à partir de trois périodes (année 1900, 1950, 2000). Par effet de mode et de changements sociaux, il étudie la morphologie des prénoms algériens composés, au travers d’une analyse linguistique fouillée des bases anthroponymiques et des particules filationnelles traditionnelles. Dans le même type d’intérêt et sur la même durée, Houda Djebbes, s’intéresse aux prénoms féminins et masculins récurrents (référents sémantiques dominants, fréquence d’emploi, formes dérivées locales, écriture multiple d’un même prénom...) entre 1900 et 2000, dans la ville de Constantine. Dans un laps de temps plus court, mais chargé historiquement, Nebia Hadria Dadoua dresse un tableau comparatif entre les prénoms attribués en 1954 et en 1962 et les catégories sémantiques dominantes dans trois régions différentes : Beni ‘Achir, Tlemcen et Tlilat. Dans la ville de Tlemcen précisément, dans un de ses quartiers historiques les plus populaires, Mohamed Saïdi, au travers d’une enquête de terrain à dominante quantitative, dresse une cartographie des usages prénominaux. Qui décide du choix du prénom des enfants ? Le choix du prénom se fait avant ou après la naissance? Quels sont les éléments référentiels religieux, culturels, historiques qui interviennent dans le choix des prénoms ?

Boukhalfa Khemouche met en exergue le lien existant, en milieu kabyle, entre l’homme, son espace et son nom par la présence non négligeable d’anthroponymes dans les noms de lieux ou toponymes.

Youcef Merahi, ancien directeur de la réglementation  de wilaya, Secrétaire Général du HCA (Haut Commissariat à l’Amazighité) met le décret N°81-26 du 7 mas 1981, portant établissement du lexique national des prénoms à l’épreuve de l’histoire et au libre choix des parents quant à l’attribution de prénoms amazigh à leur progéniture. A travers le cas de la commune de Ain Touta,  «les jumeaux Bekhira», événement repris par la presse algérienne, Merahi décortique les dispositifs réglementaires en matière de gestion des prénoms en Algérie : Gaïa, Micipsa, Massyla,  Kahina, mais aussi, Ayatollah, Rosa, Oussama, etc.

Comme tout travail collectif, cet ouvrage ne pouvait être réalisé sans ceux qui nous ont aidés à le faire. Nous pensons à M. Sid El Mahi Lamine KADI, Recteur de l’Université de Mostaganem pour son accueil et son implication personnelle dans le séminaire national sur l’anthroponymie algérienne; M. Ahmed CHAALAL, Doyen, et qui a fait de la Faculté des Lettres et des Arts de l’université de Mostaganem, durant plusieurs années, l’un des rares lieux mémorables des débats sur l’onomastique algérienne.

Notre reconnaissance aussi  à ceux qui soutiennent, dans la discrétion, l’efficacité et la durée, les travaux sur l’anthroponymie et la toponymie algériennes : M. Mustapha BENABDALLAH, Wali hors-cadre - Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Locales, Membre du CNIG (Comité à l’information géographique), Président de la CPST (Commission Permanente Spécialisée de Toponymie).

Notre gratitude  à M. Abdelkader ZOUKH, Wali, à l’époque, de Mostaganem pour son aide, son intérêt et sa présence à toutes les manifestations organisées autour des thématiques onomastiques à la Faculté des lettres de l’Université de Mostaganem; à M. AKRECH, Directeur  de l’ Etat et de la circulation des personnes et des biens, H’MIDET, Sous-Directeur de l’état civil - Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Locales -, pour leur présence au séminaire de Mostaganem et les éclairages historiques et réglementaires qu’ils apportèrent aux débats sur le dispositif juridique des systèmes patronymique et prénominal algériens.

Nos remerciements à la section publication du CRASC.

Régularités et variation dans l’anthroponymie algérienne                                                                                                                                                         

Foudil CHERIGUEN*

Un modèle anthroponymique relève du lexique d’une langue qui a fourni les anthroponymes car les noms propres ont été ou continuent à être d’anciens noms communs, adjectifs qualificatifs, verbes, etc. C’est bel et bien à la langue qu’ils doivent leur appartenance, même, si du point de vue de leur fonctionnement, ils peuvent paraître rejetés en dehors du lexique général de la langue, ce qui leur confère justement la possibilité de s’utiliser dans tout discours de n’importe quelle langue. Ils peuvent a-priori désigner des noms d’hommes en usage dans tel ou tel pays conformément à la langue ou aux langues qui ont été en usage et, dans ce cas, ils seraient des résidus d’anciens éléments du lexique dont la langue ou les langues correspondantes seraient ainsi disparues. Par processus d’émigration des populations humaines, des anthroponymes peuvent faire l’objet d’un transfuge et, à terme, sont pris en charge par la langue qui les reçoit en devenant familiers aux usagers du pays d’accueil qui les reçoit, d’abord comme des xénismes, puis comme des emprunts qu’il finit par intégrer dans son modèle anthroponymique.

Description générale du modèle anthroponymique algérien                                                                          

Dans le cas de l’anthroponymie actuellement en usage en Algérie, il convient de retenir trois domaines linguistiques essentiels qui ont été à l’origine de la formation des noms propres d’hommes, bien que ceux-ci ne soient pas exclusifs car eux-mêmes peuvent avoir emprunté des éléments lexicaux à d’autres langues antérieurement parlées en Afrique du Nord, notamment le grec, le latin et le punique dont les résidus de cette dernière langue se seraient fondus dans l’arabe dialectal essentiellement. L’hybridation puis le brassage ont été tellement importants que ces noms sont difficilement reconnaissables comme ayant été grecs, latins ou puniques. Cela paraît d’autant plus plausible que les trois langues actuellement en usage ont toutes fait de nombreux emprunts au grec et au latin, que le berbère et l’arabe dialectal ont fortement subi l’influence lexicale du punique et qu’un mot à consonance inhabituelle peut mieux faire l’objet d’un surnom avant d’être définitivement codifié et adopté comme anthroponyme. De toutes ces langues pourtant, il y en a particulièrement une qui a prédominé dans l’usage patronymique algérien : c’est l’arabe dialectal et cela est aussi et surtout favorisé par l’établissement de l’état-civil en Algérie institué par la colonisation française dont les préposés à cette entreprise étaient de loin meilleurs connaisseurs de l’arabe que du berbère : ce qui a eu pour conséquence une forte tendance à l’arabisation des patronymes.

Le même phénomène s’est aussi produit pour l’ethnonymie, ainsi que pour la toponymie et l’hydronymie comme cela peut être constaté dans les cartes géographiques. Tous les noms préfixés par le berbère Aït, « les gens de…» ont été presque systématiquement transformés en leur équivalent arabe Beni ; et le préfixe berbère U, « fils de… » en préfixe arabe Ben.  Mais cette arabisation onomastique a  aussi pour origine les données fournies par les informateurs locaux dont la quasi-totalité est arabophone ou cultivée en arabe. Dans ce cas, nous désignons par souche arabe tous les patronymes que cette langue caractérise par sa morphologie, le terme hybride étant moins approprié, la langue ne reconnaissant que des morphologies qui leurs sont propres. Quand on dit d’un nom qu’il est hybride, on reste indécis quant à son appartenance à telle ou telle langue, alors que la morphologie l’a déjà formé et rangé dans telle ou telle autre langue ; Benmokrane ou Mokrani sont des noms de souche arabe dialectale, alors que Arab et Fadma sont des noms de souche berbère, même si les premiers procèdent d’étymons d’origine berbère et les seconds, d’étymons d’origine arabe. Ainsi dans toute étude onomastique la morphologie est déterminante. Elle est même, avec l’étymologie, l’unique moyen qui permet d’identifier l’évolution d’un nom. Dans la souche arabe, c’est Ben qui est la plus productive avec Bou qui signifie « celui, l’homme au(x) … ». Quand l’élément Ben, «  fils de » n’est pas partie intégrante du patronyme, l’état-civil en use systématiquement pour identifier les personnes : ainsi tout individu inscrit dans le registre d’état-civil l’est sous la forme de X, suivi de ben ou de bent (féminin), « fils ou fille d’Untel (nom du père) et d’un autre nom, celui de la mère ». Mais avant la mention du nom de la mère, c’est la filiation paternelle remontant à la troisième génération qui est d’abord prise en considération. Il y a donc prolongement du nom strict (i.e. nom et prénom) de la personne. Sur ce point, la tradition orale n’opère guère différemment, car on y constate que quand le prénom ne suffit pas à identifier un individu, il est fait recours à un prolongement onomastique pour la précision, sous la forme de fils ou fille d’Untel, lui-même fils d’Untel (ce dernier remontant à la troisième génération). A proprement parler, le véritable apport de l’état-civil français a été, en plus de l’enregistrement systématique des naissances (et des décès), la codification écrite de deux éléments constitutifs de l’anthroponyme, le prénom et le patronyme, procédé devenu aujourd’hui universel. Le fait qu’un patronyme ou prénom puisse se présenter sous deux ou plusieurs composants ne modifie en rien le procédé universel toujours de forme binaire. S’agissant des patronymes de souche berbère, les préfixés par At (transcription francisé : Aït, aujourd’hui repris par la transcription arabe sous cette forme) peuvent apparaître comme les plus fréquents. Mais il n’en demeure pas moins, tout comme dans la souche arabe, que l’aspect sobriquet souvent préfixé par bou a engendré un grand nombre de patronymes issus de cette langue. A cela s’ajoute le doublet de At qui est U : comme dans Ouali, Ouramdane, etc. Les patronymes avec un T initial, forme du féminin, ont aussi leur importance numérique. De façon plus générale, on retrouve pour les patronymes issus du berbère les quatre initiales du substantif et/ou de l’adjectif de cette langue, a,i,u,t. Parmi les autres noms commençant par d’autres phonèmes, certains sont d’origine arabe, d’autres, même d’origine berbère, ont pris une morphologie arabe et relèvent donc de cette langue.

Le modèle anthroponymique maghrébin

Il y a modèle anthroponymique quand un ensemble d’anthroponymes est formé à partir d’un lexique qui a subi les mêmes influences d’une ou plusieurs langues. De ce point de vue, le modèle anthroponymique algérien s’inscrit dans celui plus global et qui est le modèle maghrébin. La spécificité de ce modèle est que dans aucun pays de cette aire géographique ne prédomine une langue unique. L’arabe dialectal et le berbère, dans leurs variétés lexicales, sont en situation d’adstrat. Tous ces anthroponymes sont des mots qui peuvent être appréhendés dans leur aspect matériel de signifiant comme des formations plus ou moins anciennes, ou, parfois, plus ou moins récentes notamment en ce qui concerne les prénoms, dont certains sont plus circonscrits à telle ou telle autre génération et aujourd’hui souvent motivés par les phénomènes médiatiques. Toutefois la tradition orale maghrébine fait mieux exception en matière de transmission du prénom, ce qui n’est pas le cas dans les pays à longue tradition écrite. Il n’est pas rare en Algérie et au Maghreb de voir repris un prénom dès la troisième génération sous la forme de Amar, fils de Ali, lui-même fils de Amar.   et dans certains cas, bien que plus rares, le prénom du fils dont le père serait décédé avant la naissance reste le même que celui du père. Cette tradition est marquée par la série des prénoms (et des patronymes) de la racine XLF dont nous citons quelques exemples Khellaf, Makhlouf, Khélifa, etc. Ce qui correspond, dans la tradition française, par exemple, à René(e), re-né(e), « né(e) une deuxième fois ». Toutes ces formations sont susceptibles de recevoir une interprétation. Celle-ci peut être transparente si l’anthroponyme correspond à un mot encore en usage dans la langue qui l’a formé ; elle peut être plus ou moins opaque selon que l’anthroponyme en question est le résidu d’un mot ancien qui aurait disparu d’un dialecte donné pour ne survivre que dans un dialecte voisin sous une autre forme ou parfois sous la même forme. Mais la valeur d’une interprétation dépend aussi du degré de connaissance que l’on a du vocabulaire de la langue et/ou du dialecte dont est issu l’anthroponyme. Comme elle dépend aussi  des aléas qui peuvent survenir dans la segmentation pour l’analyse qui conditionne, à son tour, l’approche morphologique ; exemple : Bentamine doit être relu ben, « fils de » + tamine ou bent, « fille de » + amine ? Par ailleurs, il arrive souvent que l’anthroponyme apparaisse sous forme de dérivé ou de composé. Makhloufi, Ouartilani, Aoughlis, Aidel, Jeannet sont des dérivés ; Benchâbane, Ighilahriz …sont des composés ; et Lekhal, Timridjine, Rivière, Bois… sont des noms simples. Voilà donc les trois aspects morpho-lexicaux sous lesquels peuvent se présenter les patronymes algériens.  

Caractéristiques du modèle anthroponymique algérien

En règle générale un modèle anthroponymique cumule plusieurs procédés de formation du lexique de la langue dont il est issu : nom simple, dérivé, composé, tronqué, etc. Il peut cumuler aussi deux types de désignation, comme c’est le cas de l’état-civil algérien depuis son institution durant la période coloniale. La particule ben au deuxième degré a été l’apport de l’état-civil colonial, du moins dans sa généralisation ; car la tradition orale se contentait le plus souvent du premier degré sous forme de : X, fils d’Untel et non de X, fils d’Untel, lui-même fils d’Untel, comme cela est systématiquement le cas dans les registres d’état-civil hérités de la colonisation et qui sont en vigueur aujourd’hui encore quand l’arabisation des actes d’état-civil rétablit l’usage de ben sous la forme iben au premier et au deuxième degré ; mais, d’une façon ou d’une autre, hormis la réadaptation  de cette particule, le patronyme se retrouve en amont  et en aval du prénom du concerné : patronyme + X (prénom) + patronyme (précédé de ben). Le fait que la particule fils de ne soit pas redondante dans l’état-civil colonial pour céder la place à la forme arabe n’est pas fortuit, il permet de mieux  désigner le concerné dans une double forme, la dernière étant intégrée à la tradition orale de l’arabe dialectal ou du berbère.

Variation

Si le modèle anthroponymique usité à l’état-civil algérien s’inscrit dans un modèle plus large : le modèle maghrébin, il n’en demeure pas moins que d’importantes variantes peuvent être notées :

a) une francisation plus importante du nom ou prénom, Moussa en Moussat; Mériem en Marie ;

b) si les prénoms et les noms portés par les Maghrébins sont parfois homonymes d’un pays à un autre, le prénom Moncef n’est attesté qu’en Tunisie ;

c) du fait d’une plus grande francisation des noms ou prénoms algériens, la particule arabe el est beaucoup plus en usage dans les noms tunisiens, sauf pour les noms ou prénoms précédés du préfixe abd dont la graphie francisée ne le fait pas apparaître en tant que tel : Abdellatif, Abdelmadjid, etc. Dans l’état-civil algérien de la colonisation, des noms composés de ce genre sont souvent enregistrés sous leur forme simple qui ne conserve plus que le dernier composant chaque fois qu’il s’agit du prénom, Madjid, Hamid (pour respectivement Abdelmadjid, Abdelhamid, etc.) formes auxquelles les réduit souvent la tradition orale ;

d) les patronymes marocains sont plus majoritairement de souche berbère que les patronymes algériens, eux-mêmes plus majoritaires que les patronymes tunisiens presque entièrement arabisés.


 

Notes

[1] Lire La toponymie, numéro spécial. Revue de l’INCT, Alger, 2000

[2] Les textes publiés dans cet ouvrage ont gardé les procédés de transcription et/ ou translittération choisis par leurs auteurs.

[3] Depuis quelques années, le CNIG (Comité national pour l’information géographique) et le CRASC ont organisé une série de rencontres sur la normalisation de l’écriture de la toponymie algérienne.

[4] Lire LACHERAF (M), Des noms et des lieux. Mémoire d’une Algérie oubliée. Casbah Editions. Alger, 1999.

[5] Cité par AGERON (CH), 1968, Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), T.1, Ed. OPU, Alger, p. 187

[6] Lire BENRAMDANE (F), Qui es-tu? J’ai été dit? De la déstructuration de la filiation dans l’état civil en Algérie ou éléments d’un onomacide sémantique. in « Violences : contributions au débat » Insaniyat N°10. CRASC Oran, 2000

* Professeur, Université de Béjaïa