Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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PNR du Crasc, 2005, p. 67-72 | Texte intégral


 

 

Mustapha TIDJET

 

 

Le prénom est, en Kabylie et même dans les régions arabisées de l’Algérie, un élément de base dans l’onomastique algérienne, c’est-à-dire qu’il est très utilisé dans la formation des autres noms propres, qu’ils soient des patronymes, des ethnonymes ou des toponymes.

Les patronymes

Ils sont souvent, à l’origine, des prénoms qu’on utilise soit directement:

- Saadi  /saÇdi/ ® Saadi ;

-  Merzouk /merzuq/          ® Merzouk);

ou bien à morphologie arabisé:

- (Said /saÇid/   ® Saidi

- Belkacem /belqasem/   ® Belkasmi) ;

ou combiné à un morphème de filiation qui peut être berbère:

- at/ayt ou arabe ben/ould (Ayt Menguellet, Benramdane, Ould Ali).

Les ethnonymes

Dans une tribu kabyle, tout le monde se dit être un descendant d’un ancêtre commun, et c’est cet ancêtre (qu’il soit réel ou supposé) qui donne son nom à la tribu:

Mansour ® At Mansour ;

Smail /smaÇil/ ® At SmaÇel.

Les toponymes

Une bonne partie des noms de lieux sont, à l’origine, des prénoms combinés avec un autre monème qui peut être:

Un oronyme : tizi (coll), tawrirt (hauteur de terrain), tiγilt (petite colline), iγil (colline ; bras)…

Un nom de filiation ; arabe : ben, oulad ou berbère : at/ayt

Le prénom Kabyle

Le prénom kabyle se compose de prénoms de souche berbère et d’autres d’origine arabe.

Les prénoms de souche berbère

Un noyau dur de prénoms berbères a traversé les siècles. En effet, des prénoms se trouvant dans l’antiquité se retrouvent au moyen âge[1] et nous croyons que les prénoms kabyles de souche berbère, actuels ont traversé tous les siècles en résistant à une forte pression de l’arabe.

Les prénoms d’origine arabe

De toute la langue berbère, le prénom devait être le premier système à être touché par l’arabisation car très symbolique. En effet, le prénom étant l’ « identité » d’un individu, on devait, juste après l’islamisation, adopté un prénom « islamique » pour montrer son adhésion pleine à sa nouvelle religion[2]. C’est comme cela que, très rapidement, les prénoms arabes sont devenus majoritaires en Berbérie et ont supplanté, presque totalement les prénoms berbères.

Cette composition du prénom kabyle a connu une certaine stabilité depuis le moyen âge jusqu’à la fin du 20ème siècle. Après les années 70, il a commencé à changer, c’est ainsi que de nouveaux prénoms apparaissent.

Dans le cadre de cet article, nous allons essayer de montrer pourquoi, après une longue période de stabilité, il y a apparition de cette mue ?

Pourquoi cette soudaine mue ?

Après l’indépendance, les conditions de vie des Algériens se sont améliorées et la diminution de la maladie infantile a provoqué un taux de croissance élevé. Un nombre important d’enfants se trouvant dans une même famille fait que les noms traditionnellement utilisés ne sont plus suffisant, surtout quand on sait que le système de l’état civil a rendu le système classique de création de nouvelles familles inopérant. En effet, traditionnellement, chaque famille se scinde en plusieurs branches après un certain nombre de générations, et le problème du surnombre d’individus par rapport au nombre de prénoms disponible ne se posait pas. Alors qu’avec l’état civil, les familles ne peuvent plus se divisées car ne dépendant plus de la volonté des concernés mais de l’administration.

La scolarisation massive des enfants ainsi qu’une émigration (interne et externe) aussi massive leur ont fait prendre conscience de l’importance de cette nouvelle forme d’identification, c’est-à-dire l’importance du nom de famille de l’état civil.

Mais il n’y a pas que les facteurs objectifs, d’autres facteurs, certes moins contraignants, néanmoins aussi importants, ont contribué à cet état. Parmi ces facteurs on peut  citer  Les contacts : avec l’émigration interne ; ils ont trouvé une disponibilité d’autres prénoms. D’abord dans la Kabylie, parce que les prénoms qu’on y trouve ne sont pas totalement identiques, même si, globalement il y avait une homogénéité du prénom kabyle. Ensuite, l’évolution s’est réalisée par le contact avec les arabophones algériens. Mais l’émigration externe les a mis en contact avec d’autres musulmans, surtout avec les personnes du Moyen - Orient.

Ces contacts ont permis d’agrandir le fonds des prénoms disponibles.

Avec l’indépendance, les Algériens n’avaient plus le « complexe » de colonisé qui les mettaient en situation défensive, donc imperméable à toute influence étrangère.

Enfin, la destruction des référents berbères par 130 années de colonisation, ont transformé la Kabylie : d’une société à propriété collective où l’individu n’a pas droit de cité, en une société à propriété individuelle, où l’individu est devenu l’élément de base. Ceci a libéré l’initiative individuelle, par conséquent, le prénom a subi le contre coup de cette transformation sociale. En effet, même si la pression sociale reste toujours présente dans le choix du prénom pour un nouveau-né, ce sont, pour une grande part, les parents qui le choisissent.

Les (r) évolutions dans le prénom Kabyle

Avec l’avènement de l’indépendance, les contacts avec l’émigration interne et externe, la scolarisation et le système d’identification imposé par l’état civil ont réuni toutes les conditions pour l’introduction de nouveaux prénoms en Kabylie. Ce renouveau s’est fait en trois (03) vagues différentes.

Période de l’indépendance

Pendant une longue période, le prénom kabyle était formé des noms introduits par l’Islam et qui sont en général des noms de prophètes biblique (Moussa, Aissa, Brahim, Smail…), les différentes occurrences des prénoms du prophète (Mohamed, Ahmed, Mustapha…) et de ses compagnons (Omar, Ali, Boubekeur…), et aussi de tous les prénoms vulgarisés par l’Islam et les Musulmans, c’est-à-dire tous les personnages importants dans l’histoire de l’empire musulman,  ainsi qu’un certain nombre de prénoms de souche berbère qui se sont maintenus.

A l’indépendance, beaucoup d’Algériens ont donné à leurs enfants des prénoms de maquisards qui n’étaient que des noms de guerre, donc plus des surnoms que des noms qui sont rentrés par la suite dans les dénominations kabyles.

Vers les années 70, bien qu’amorcé à l’indépendance, une nouvelle vague de prénoms d’origine moyen - orientale font leur apparition, c’est ce qu’on peut appeler « génération-télévision ». On trouvera, entre autres, Sonya, Souhila, Amira, Sofiane…

Période des militants

Le printemps berbère de 1980 a fait prendre conscience aux kabyles de l’existence d’une autre Histoire de l’Algérie, une Histoire qui est la leur. C’est ce qui les a poussé à déterrer des prénoms depuis longtemps oubliés, exemple Massinissa.

En se réappropriant les noms des anciens guerriers et rois berbères, les militants de la cause amazighe voulaient, d’une part montrer qu’ils connaissent leur Histoire et qu’ils tenaient à la réhabiliter et à se l’approprier. Ils signifient, en outre, au pouvoir politique  en place qu’ils sont différents et tiennent à cette différence.

Deux types de (pré)noms sont apparus:

Des noms que l’histoire antique a retenus, ils ont été ressuscités mais avec leurs formes altérées. En général, on retient la forme francisée telle qu’on la trouve dans les livres d’histoire : Massinissa, Jugurtha, Juba, Mastanabal…

-  D’autres noms  sont créés sur la base de l’ethnonyme « Amazigh », très symbolique : Mazigh, Tamazight, Mezghena

Période de réappropriation identitaire

Passées les premières années de militantisme, les Kabyles ont commencé à se rendre compte que ces noms berbères étaient des signes linguistiques avec leurs signifiés et signifiants[3], et non pas de simples symboles qu’on utilise spécialement et seulement pour désigner des individus. A partir de ce moment, deux voies sont suivies dans le choix des prénoms :

Premièrement, les anciennes formes sont reprises avec des formes berbérisées, c’est ainsi que Jugurta a donné Yougariten (Yugar-iten « il les Deuxièmement, comme on a ouvert le champ à la création de nouveaux prénoms, plusieurs domaines ont été investis, à savoir:

- sur la base de verbes, par analogie avec Yugariten,

on a crée Yifiten (Yif-iten « il les dépasse, il est meilleur qu’eux »).

- sur la base de nominaux, un nombre important de substantifs berbères ont été investi. On trouve des noms communs qui désignent des qualités recherchées : Tilelli « liberté », Tiziri « lumière de la lune, claire de lune ». On rencontre aussi des noms d’animaux  qui, par métaphore, désignent des qualités recherchées : taninna, ghilas...

Conclusion

L’onomastique raconte l’histoire des peuples, ceci est d’autant plus vrai que les noms propres sont facilement altérables et difficilement effaçables.

En effet, les conquérants arrivent facilement à créer de nouvelles dénominations pour les lieux non encore  habités, et quand la conquête est doublée de valeurs et de prestiges comme c’est le cas pour l’arabisation qui a utilisé l’Islam comme vecteur de transmission, dans ce cas même les autochtones participent à la propagation du nouveau système de dénomination, que ce soit en y puisant des noms et prénoms ou pour baptiser de nouveaux lieux.

Cependant la substitution n’est jamais totale. On trouve pour les noms propres de personnes, des noms qui ont résisté au temps, soit au niveau des ethnonymes parce que on tient à conserver la mémoire de l’ancêtre fondateur ; soit au niveau des noms et prénoms qui ont des valeurs symboliques liées aux systèmes de valeurs et/ou aux croyances à la cosmogonie du peuple en question.

Pour la toponymie la substitution est encore plus difficile parce qu’il y a toujours de nouveaux lieux à baptiser de sorte qu’on n’a pas besoin de substitution pour asseoir sa présence/domination symbolique.

Il y a deux  facteurs qui empêchent la substitution totale. D’abord il est très difficile de changer les habitudes ancrées : même si on rebaptise un lieu, les gens continueront toujours à l’appeler de son ancien nom.

Ensuite le nombre très important de ces noms ; une telle présence qu’il y a toujours des micro-toponymes que la substitution ne touchera pas.

C’est ce stock de noms qui échappent à la substitution et que les peuples réinvestissent pour reconquérir ou reconstituer leur histoire. C’est de cette façon que les « berbéristes » essayent de montrer qu’il fut un temps où toute l’Algérie était berbère. Les Kabyles, dès lors, ont mis en place des stratégies de réappropriation de leur identité à partir des données onomastiques.

Le prénom fut le premier élément touché du système linguistique des Berbères, et c’est le premier à être réinvesti. C’est par son biais que les Kabyles essayent de se réapproprier et de reconstruire leur identité.

Bibliographie

BENRAMDANE (Farid), 1998, De la destruction de la filiation dans l’Etat civil algérien. Séminaire du HCA sur l’histoire de l’Algérie, 23-24 Mars 1998.

BOUSSAHEL (Malika), 2002, Toponymie du Sétifois, Approche morphologique et sémantique ; mémoire de magister, département de français, Faculté des lettres et sciences humaine, université de Béjaia.

DALLET (J.M.), 1982, Dictionnaire kabyle-français. Ed. SELAF, Paris

CHAKER S., 1991, Manuel de linguistique berbère I ; éd. Bouchène, Alger.

CHERIGUEN Foudil,

-1987 : Barbaros ou Amazigh, Ethnonymes et histoire politique en Afrique du Nord in Mots n° 15, éd. Presse de la fondation nationale des sciences politiques ; pp. 7-22.

-1989:   Typologie des procédés de formation du lexique in Cahiers de lexicologie n° 55, publiés par Bernard QUEMADA, Ed. Didier érudition ; pp. 53-59.

VALLET (Odon), 1987, Islam, Musulman et Arabe : de l’origine des mots à leur sens actuel in n° 15, éd. Presse de la fondation nationale des sciences politiques ; pp.


Notes

[1] CHAKER (S), 1991 : Manuel de linguistique berbère I, dans la partie « Diachronie » surtout « Onomastique berbère ancienne : rupture et continuité » pp. 264-282.

[2]  Parmi les berbères qui ont participé, dès le début de l’islamisation de l’Afrique du Nord, aux conquêtes musulmanes, on trouve un nombre important de prénoms arabes, or nous savons pertinemment que ces musulmans nouvellement convertis possédaient des prénoms berbères avant leur conversion. Ce phénomène est encore apparent aujourd’hui parmi les chrétiens (européens et américains) qui se reconvertissent à l’islam.

[3] Les travaux de linguistique berbère, surtout des berbérisants comme M. Mammeri S. Chaker ont été pour beaucoup dans cette prise de conscience.