Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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PNR duCrasc, 2005, p. 73-79 | Texte intégral


 

Taklit MEBAREK

 

 

 

Sargon Asarhaddon Aamou Tjéhémou Hyksôs Kassites Ethnonymes d’envahisseurs de l’Orient antique et de l’Egypte pharaonique

Lors du dernier colloque sur l’onomastique organisé au CNRPAH en 2001, il a été constaté que la déformation des noms de lieux (toponymes), des noms de personnes de l’antiquité (anthroponymes) est un phénomène plus que courant.  Que cette déformation soit volontaire (falsification) ou involontaire, il n’en demeure pas moins que les noms écrits (lors de l’enregistrement par l’état civil) et les noms originels présentent très souvent des différences allant jusqu’à des aberrations.

Dans un passé assez proche nombre d’anthroponymes ont été falsifiés lors de l’enregistrement par l’état civil français, falsification souvent due à l’ignorance de la langue et de la société culturelle lui correspondant. Car l’utilisation des phonèmes français pour enregistrer les anthroponymes algériens conduit à nier les phonèmes particuliers des langues algériennes et de là à nier leur identité.

Ce phénomène a également été identifié durant l’antiquité algérienne, en particulier durant la période libyco-romaine. Voyons le rapport écriture libyque et anthroponymie

Les anthroponymes ont été de tous temps l’instrument qui a permis de déchiffrer les langues anciennes, le cunéiforme sumérien ou akkadien,  les hiéroglyphes égyptiens et le libyque : c’est à partir des noms propres qu’on tente de retrouver la valeur des lettres d’une langue.

Le déchiffrement  -partiel- du libyque n’a pu naître qu’à partir des anthroponymes libyques des inscriptions bilingues libyco-puniques. L’onomastique y a donc joué un grand rôle.

B. Chabot raconte les difficultés rencontrées par les chercheurs en tentant le déchiffrement de cette écriture : « En 1874, Halévy, dans un mémoire couronné par l’Académie des Inscriptions, publia un recueil où il ne voulait voir que des noms propres... Il partit de ce faux principe qu’il devait retrouver les vingt-trois lettres de l’alphabet phénicien : ce qui l’amena à des conjectures peu plausibles... Halévy s’était trompé sur la valeur de sept des signes de l’alphabet les plus fréquemment employés. Il en résulta que les quatre-cinquième de ses lectures étaient erronées. Il se heurtait à des obstacles dont on pouvait à peine soupçonner l’existence... Présence de noms romains écrits en caractères libyques, permutation des lettres de même organe, surtout des sifflantes, les différences de prononciation locale... Il arrive aussi qu’au nom libyque réponde un nom latin tout différent; soit que l’individu ait porté les deux noms, soit que le latin représente une adaptation du libyque. Ainsi au nom libyque Kata répond le nom latin Caïus, au nom Smtiln répond Rufinus. »

L’abbé Chabot constata ce fait en cherchant dans l’onomastique libyque du secours pour l’interprétation des inscriptions néo-puniques et il ajouta : « J’ai pu les établir grâce à des textes nouveaux, surtout la découverte en 1906 de la deuxième inscription de Dougga. »[1]

On voit ainsi dans la transcription d’anthroponymes libyques une complexité paraissant insurmontable : noms latins écrits en libyque, amalgame de noms latins et libyques d’un même individu, adaptation du libyque au latin.

Il y a de fortes probabilités pour que le Berbère ait porté un nom latin et officiel permettant l’accès à la vie romaine et un nom berbère « local » utilisé entre « frères », entre soi. De nos jours encore, dans certains milieux berbérophones, on parle berbère à la maison et arabe à l’extérieur ; c’est ce qui pourrait expliquer l’utilisation de deux noms distincts usités durant la période romaine par un même personnage. Les noms d’écrivains latins maghrébins comme Apulée, Saint-Augustin  en sont une démonstration[2].   

La différence des deux systèmes phonématiques, latin et libyque, ne peut permettre de juxtaposer des écrits anthroponymiques des deux langues et le libyque ne peut, en aucune façon, être adapté au latin, certains des phonèmes libyques n’existant pas en latin. C’est ce que J.B. Chabot a appelé « les différences de prononciation locale ». Ces différences ne peuvent justifier des arrangements sans falsifier entièrement les noms et les dénaturer.

Cette dénaturation ne concerne d’ailleurs pas que la relation des systèmes latin et libyque mais aussi punique et libyque. La recherche de signes uniquement puniques dans les inscriptions libyques ne pouvait conduire qu’à des confusions et des désillusions dues à l’ignorance de la langue libyco-berbère et de son système phonématique.   C’est ce qu’ont pu constaté O. Masson et  L. Galand.

Sous le titre, « Le berbère et l’onomastique latine », Lionel Galand[3] expose les difficultés de déchiffrement rencontrées et un axe de recherche possible du libyque : il propose de s’intéresser aux séries telles que la finale en N et le préfixe MS des anthroponymes libyques.

«  - Noms en AN. Beaucoup de personnages de l’Afrique ancienne portent des noms qui se terminent en AN : MSNSN (Massinissa)... Cette finale N abonde dans les inscriptions libyques, se retrouve dans le poème de Corripus (Carcasan, Guentan...). Cette finale évoque les formations berbères du type aberkan « noir », ameqqran « long »... Cette désinence est très ancienne et est utilisée dans l’onomastique actuelle amezzian...

- Noms en MS. Plus de quatre-vingt noms ont été relevés par J.B. Chabot dans RIL, sans compter les formes données par les sources puniques, latines et grecques. MSNSN a été considéré par divers auteurs comme un nom composé dont MS signifie « maître » en touareg et MS N SN étant traduit par « maître d’eux ». Or en touareg, MESS conserve une construction archaïque qui l’empêche d’être suivi de la préposition N « de ». Cette théorie a pourtant l’appui de M.O. Rössler qui donne plusieurs exemples sauf MSNSN.

MS est une formation bien attestée en berbère actuel. On trouve AMESGERES « homme de Kel GERES », AMESBRID, « voyageur » qui vient de ABRID, « chemin »...

L’auteur se demande alors si une partie des nombreux noms en MS ne présente pas ce type de formation. Ce type se retrouve aussi dans d’autres secteurs de l’onomastique car il existe des noms de lieux et des ethnies en MS aussi bien dans l’Afrique ancienne que dans l’Afrique actuelle.

Sur trente-deux noms relevés dans la préface de R.I.L., quinze se terminent en N. Ce N final peut être:

- une sorte de qualifiant valorisant mettant en exergue les qualités du personnage du type amezzian  ou amokran, lesquels qualifiants prolifèrent d’ailleurs dans beaucoup de noms de familles actuelles (textuellement qui est grand, qui est jeune);

- un pronom personnel référant à « eux » c’est-à-dire les ennemis, employé  dans un syntagme verbal toujours à connotation valorisante : exemple de Jugurtha[4] YWGRTN « y-ugur ten » = il est plus fort qu ‘eux (ou il les a vaincus) ainsi que ZMR = il peut, il est capable de...

- Il est possible aussi que le nom porté comme ZMR puisse être interprété comme azrem « le serpent », nom d’animal valorisant l’homme car suggérant une personnalité forte, crainte et respectée. De nos jours encore, les noms comme izem (lion), tasedda (lionne), tasekkurt (perdix) sont hautement valorisants

- le N final peut être aussi une marque du pluriel référant à la famille ou à la tribu à laquelle le personnage appartient.   

Sous le titre « la déclinaison des noms étrangers dans les inscriptions d’Afrique du Nord », Olivier Masson[5] nous entretient lui aussi de la désinence N. Il a remarqué que beaucoup de noms propres des inscriptions libyques de Mactar n’ont pu être latinisés. Les noms propres à désinence N ont été adaptés au latin selon deux procédés. Le premier a consisté à enlever la finale N. Exemples : Massinissa au lieu du libyque MSNSN, Jugurtha au lieu du libyque YWGRTN. Le deuxième a consisté en une transcription en ANIS au lieu de AN. Exemple Zrumanis pour Zruman.   

Ajoutons que durant l’empire romain, toute écriture en dehors du latin était interdite par décret impérial6. La disparition de l’écriture libyque au Moyen-Age n’a donc pu être que le résultat de tentatives visant à réduire les rébellions des populations insoumises et à neutraliser leur identité propre. 

Actuellement, on nomme Massinissa, Jugurtha, adoptant ainsi la transcription latine et niant les caractéristiques morpho-syntaxiques et phonématiques libyques, réduisant ainsi des noms à de simples enveloppes vides délestées de leur identité (mais qu’on essaie de retrouver).

Bien que les anthroponymes algériens aient été de tous temps malmenés par d’autres écrits, d’autres cultures, d’autres civilisations et d’autres langues tendant à les spolier de leur individualité et de leur « être » il n’en demeure pas moins que dans un village, par exemple, les noms gardent encore toute leur originalité d’antan et font fi des civilisations successives qui essaient de les assimiler.

L’anthroponymie algérienne est loin d’avoir livré tous ses secrets,surtout si l’on considère le rapport entre anthroponymes et ethnonymes actuels, les anthroponymes des inscriptions libyques anciennes sans compter ceux que l’on peut trouver dans les hiéroglyphes égyptiens et les écrits orientaux.

Les inscriptions libyques, parce qu’elles proviennent surtout de stèles funéraires sont très riches en anthroponymes et en certaines formules répétitives encore très usitées de nos jours. L’une d’elle est la filiation (fils de) U  ou W  qui n’existe qu’en berbère et en haoussa (tchado-chamitique7).

Ce type de filiation qu’on retrouve encore aujourd’hui en berbère «  il est flane ou flane ou flane... » était très usité dès la plus haute antiquité. Prenons quelques exemples de RIL:

DOUGGA, stèle 1 :  

...N. UIFMTT. U FLU  (1° ligne)

ZMR.  UT BN. UIFMTT. UFLU  (3° ligne)

La traduction punique de ces lignes est:

Monumentum Ateban, filii Iepmatath, filii Palu

(1° ligne)

  Zumar, filii Ateban, filii Iepmatath, filii Palu  

(3° ligne)

 Le déchiffrement partiel du libyque l’a été surtout dans les inscriptions bilingues punico-libyques de Dougga mais ce type de filiation est reconnaissable dans toutes les autres inscriptions : région de Guelma, n°723, région de Ouled Béchah, n°510, de Bougie, n°740 (avec schéma d’un personnage armé d’un glaive et d’une sorte de queue), sud-constantinois, n°827, à Alger (Ouled Fayet) n°858 etc.

Très souvent, le U de filiation est précédé de N  et suivi de T  ou S. Procédé encore de nos jours nait, nout donne le nom de famille de l’individu, la communauté élargie à laquelle il appartient, ses ancêtres.

Le terme Ateban est actuellement le nom d’un village kabyle sur les hauteurs de Sidi-Aïch (région de Béjaïa).

Une généalogie très intéressante est celle d’un militaire égyptien d’origine nord-africaine du VIIIème siècle av.J.C. trouvée sur la stèle d’un nommé Harpason, en l’an 37 de Chechonq V, intéressante à plus d’un titre puisque ce personnage est le descendant de pharaons égyptiens d’origine libyenne (au sens antique du terme c’est-à-dire d’origine maghrébine actuelle), les pharaons de la XXIIème  dynastie et qui comprend seize générations[6].

libyen BOUYOUWAWA

grand chef MAWASEN

grand chef NEBNECHI

grand chef PAHOUTY

grand chef CHECHONQ

père du dieu NIMLOT

                                                     

                                                       

                                                   CHECHONQ 1ER

 

                                                                  

                                                     OSORKON 1ER

                                                                                                                                                 

                                                    TAKELOT 1ER

OSORKON II

commandant militaire NIMLOT

commandant militaire

PTAH-OUDY-ANKHEF

commandant militaire HEMPTAH

commandant militaire HARPASON

commandant militaire HIEMPTAH

commandant militaire HARPASON, né en l’an 37 de Chechonq V.

On y retrouve la finale en n dans Osorkon et Harpason, ainsi que la répétition du nom de génération en génération, qui consiste à donner à un nouveau-né le nom de l’un de ses ancêtres dans le but de ressusciter ce dernier, sa force et ses qualités morales. Ici nom et prénom ne sont qu’une seule et même facette d’un même individu et un même nom peut être porté à des siècles d’intervalles

C’est ainsi que l’on retrouve dans RIL (stèle 1) et dans cette généalogie le nom Hiemptah. (les mêmes sons mpt), la dénomination Takelot peut être mise en relation avec le prénom Taklit actuelle, toujours usitée de nos jours, dénomination « négative » servant à « éloigner les mauvais esprits » du nouveau-né. Ainsi de génération en génération et en remontant aussi loin dans la généalogie berbère, on retrouve les mêmes dénominations exprimant les mêmes craintes et les mêmes espoirs du monde extérieur.

On peut conclure que, malgré les civilisations successives ayant tenté d’assimiler les autochtones nord-africains, ils ont su garder leur identité première et l’étude de l’onomastique en Algérie et dans le reste du Maghreb nous en apportera de plus en plus la conviction. Et comme la Méditerranée a toujours été un lieu constant de contact entre les peuples, il est plus que probable que l’étude de l’anthropologie et des toponymes en Orient, en Egypte et ailleurs nous permettra d’approfondir les réalités du sol sur lequel nous vivons depuis des millénaires.

Bibliographie

CHABOT (J.B), Recueil des Inscriptions libyques

(RIL), Ed. Imprimerie Nationale 1940

-1983 - Histoire de nos écritures, Ed. Hachette, collection « en savoir plus », Paris 1983

HAMILTON (E), 1978,  La mythologie. Ed. Marabout

GALAND (L),1978, Le berbère et l’onomastique latine. Colloques internationaux du CNRS sur l’onomastique latine

MASSON (O), 1978, La déclinaison des noms étrangers dans les inscriptions d’Afrique du Nord, Colloques internationaux du CNRS sur l’onomastique latine

PRASSE (K.J), 1972, Manuel de grammaire touarègue, (tahaggart) Copenhague II, « écriture », P/ 145-161, éd. de Akasémish Folag




Notes

[1] CHABOT (J.B), Recueil des Inscriptions libyques, Ed. Imprimerie Nationale, Paris 1940

[2] HAMILTON (Edith), 1978, La mythologie. Ed. Marabout. Le récit de Cupidon et de Psyché est conté par Apulée. Dans le cas de ces deux personnalités, quel était le nom berbère originel ?

[3] GALAND (L), 1978,  Le berbère et l’onomastique latine. Colloques internationaux du CNRS sur l’onomastique latine

[4] Nom trouvé dans les inscriptions latines.

[5] MASSON (Olivier), 1978, La déclinaison des noms étrangers dans les inscriptions d’Afrique du Nord. Colloques internationaux du CNRS sur l’onomastique latine

6 CHABOT (L), 1983, Histoire de nos écritures. Ed. Hachette, collection « En savoir plus », Paris  p.36

7 PRASSE (K.J), 1972, Manuel de grammaire touarègue (tahaggart), Copenhague II, « Ecriture » p. 145-161. Ed. de Akasemish Folag,

[6] ZIEGLER (Christian), 1995,  Naissance de l’écriture, cunéiformes et hiéroglyphes.  Ed. Les Musées nationaux. Paris, p. 267, n°206