Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Publications PNR

PNR du CRASC, 2005, p. 17-31 | Texte intégral


 

 

 

Nora BELGASMIA

 

 

Dans la littérature le mot n'est jamais neutre. Il est beaucoup plus un pouvoir qu'un symbole. C'est par son truchement que les fins fonds des sentiments, des pensées et des préoccupations de son producteur sont exprimés. "Si les mots n'étaient que ce qu'ils veulent dire ce serait la fin de toute littérature, en particulier, la fin des littératures orales dans lesquelles certains termes ont un rapport charnel (ou magique) avec ce qu'ils évoquent plus qu'ils ne désignent, ils sont liés à des expériences, des fantasmes et des gestes qu'il faut avoir vécus pour pleinement raisonner à leur incitation "[1].

Dans la littérature orale, il s'agit surtout d'un discours social du moment qu'il est toujours en rapports directs étroits et complexes avec les conditions dans lesquelles il a été produit. Il en est ainsi avec la poésie orale qui est la forme d'expression la plus répandue et la plus importante chez un grand nombre de nos femmes aux villages. De là, tout changement familial ou social va toucher directement l'individu et va lui permettre de relater des faits, d'exprimer des pensées sous la forme la plus répandue, qui est : le chant.

La famille ou axxam est le fondement de toute la société villageoise kabyle. La famille kabyle en général reste presque toujours traditionnelle, c'est à dire que tous les membres de la famille, y compris les grands parents et les frères mariés, partagent tous le même toit. Ceci engendre souvent des différends entre les mêmes membres, particulièrement les femmes qui sont appelées à être souvent ensemble.

La belle-mère ou la vieille dans toutes les situations, se sent lésée de ses droits les plus absolus, dès que la bru fait irruption dans axxam. De là, elle est la cause de toutes les misères de tam©$art. Cette conception de la vie, selon la belle-mère, on la retrouve très claire dans la poésie orale féminine :

A tuooal timeéyanin

Tin yeoolen ad ss-feô$e$

Rebba$-d mmi d-amecîuê

Am ôva i t-id ssekre$

Tura meqqwar d aterras

Mi d yebbwi lalla-s

Fkan-iyi ad mtere$

 

       Pauvres veuves jeunes sans assistance

       A vous je dirai sans cesse

       j'ai élevé mon fils dès sa naissance

       dans la douceur et l'obéissance

       un homme fort il devenait

       sa femme quand il l'a ramenée

       Tous deux me réduisirent à mendier.

 

On remarque ici qu'il y a généralisation puis inclusion soudaine, inattendue, de la plaignante. En fin de compte, elle ne parle que d'elle-même, les autres ne servant que de prétexte et n'étant que des faire valoir pour lui servir de tremplin.

 

Depuis la venue de la bru, la vieille ne cesse de se plaindre :

       Ferêe$ zewoe$-as i mmi

       Bbwi$-d ûêab n tmenîac

       Zi$ema si daxel tekfa

       Taguni s leaqac

       Teîîes almi'guli w ass

       T-ufa-d leaql-is i vac

 

       J'ai marié mon fils j'en suis ravie

       d'entre les filles de dix huit années

       la plus belle j'ai choisie

       finalement en dedans rien il n'y avait

       pour dormir, des somnifères il lui fallait

       dormant jusqu'au jour levé

       Se réveillant chaque jour énervée.

Il s'agit d'un conflit de génération, la belle-mère est toujours considérée comme une victime, se plaint toujours de sa belle fille. Ce conflit apparaît très clairement dans la production poétique des femmes. Les poèmes qui suivent rendent compte d'une situation alarmante entre bru et belle-mère :

 

A cennu-$ medden akw prun

Asyax yers-ed di l$aci

Tin m-i êki$ ad t-êku kteô

Ad t-inni yeooa-yi mmi

Ass mara das m lêaq

A d mmete$ tislit ad eezzi

A p-esbur lbaliîa ad ketteô rriêa

A p-estaemel tessen-iyi

Ad qqim s aqaôôuy-iw

A s-fken ppwab l$aci

Ur d-iyi-t-essared leêwayeo-iw

Ur d-iyi-teddi di leb$i

Lemmer ad kkren at laxaôt

A p-vefôe$ su kwerdi.

 

       Je chante alors que les âmes sont peinées

       Et l'éboulement les a entraînées.

       Elle à qui je dis ma peine m'en dit davantage

       depuis qu'elle a vu son fils partir

       lorsque la mort équitable fera son œuvre

       avec ma bru les gens compatiront au malheur

       fort parfumée, les cheveux ceints sous un foulard

       elle feindra d'avoir été dans mes confidences

       à mon chevet, elle veillera en tenant séance

       recevant des gens les condoléances

       alors qu'elle n'a jamais lavé mes vêtements

       elle n'a jamais fait preuve de compréhension

       Ah ! si les morts pouvaient ressusciter

       Je la lapiderais pour l'éternité.

De ce poème, se dégage l'idéologie dominante concernant le rôle de la bru à l'égard de sa belle-mère. La bru idéale est celle qui se met au service de sa belle-mère, sinon, elle est indigne. La bru doit se soumettre aux exigences de la belle-mère, elle doit être à ses petits soins en plus d'un respect sans limite. Si le mari donc, le fils, montre un quelconque intérêt à son épouse, elle sera vite taxée de sorcière car elle aurait détourné le fils de sa mère.

L'anecdote qui suit montre clairement la position de la mère, surtout lorsque la bru est appréciée par son époux :

Il y avait un homme qui partait à (tamegra) la moisson, avant de sortir, il demanda à sa mère de lui ramener son déjeuner au champ. Elle acquiesça et lui dit : yerbaê Ÿ a mmi ! "avec plaisir mon fils !". Elle lui prépara alors : arkul, timellalin, tawackant, i$©i et ini$©man (des céréales, des œufs, de la galette, du petit lait et des figues sèches).

 

En allant à sa rencontre, elle l'entendit chanter en reprenant le refrain suivant :

 

       Sli$ i îîir acu yenna

       Ixir tammeîîut yemma

       A yiîij i d-icerqen

       Win i d-yu$en kul tammurt

       Ulama telha yemma

       Tifip leezza tmeîîut

 

       J'ai entendu l'oiseau fredonner :

       ma femme est ma préférée

       toi soleil dont les rayons brillaient

       ensoleillant tout le pays

       même si mère de moi est aimée

       De loin ma femme reste mon adorée.

 

Elle rebroussa chemin, revint chez elle, et mangea avec un grand appétit le déjeuner qui, auparavant, était destiné à son fils.

A son retour à la maison, le malheureux questionna :

- ayemma acu©$er ur id t-ebbwiv ara imekli inu ? " Mère, pourquoi ne m'as-tu pas ramené à manger ? Comme c'était prévu !".

Elle répondit ironiquement et sans hésiter :

- "inni©$ tebbw i-ak-en temme™™ ut-ik !" "Ta femme s'en est chargée, n'est ce pas ?". Il répliqua : - "ala ! Inni$© i-kem i wumi' nni$© !" "Non ! C'est à toi que j'ai demandé !".

Alors, elle lui rappela ce qu'elle lui avait préparé pour son déjeuner, puis elle lui narra ce qu'elle avait entendu comme éloges destinés à la belle fille au détriment de sa mère. Elle jura, dès lors, de ne plus s'occuper de lui.

Ainsi le rapport Bru/Belle-mère, dans notre société, est l'un des rapports cruciaux sur lequel se base la famille traditionnelle. La poésie orale féminine le reprend fidèlement.

Le rapport Bru/Belle-mère est souvent la cause d'une rupture irréversible. Les femmes ayant le cœur gros choisissent le moment propice pour chanter ou plutôt, dire ce qu'elles pensent de l'autre, sans être sanctionnée ou malmenée. C'est souvent dans les moments occasionnels qu'il est permis de médire de l'autre sans craindre les réprimandes

C'est dans une situation de communication bien particulière que les femmes se permettent de s'insulter l'une l'autre, spécialement pour les brus s'adressant à leurs belles-mères. Cette situation du laisser libre court à ses frustrations, se présente généralement dans les fêtes de mariage. Durant ce moment là, il est permis d'insulter sa belle-mère et cette dernière en fait autant.

Les femmes se mettent en deux groupes. L'un est constitué de femmes d'un certain âge, l'autre de femmes plus ou moins jeunes. Chacun des deux groupes possède une meneuse qui crée des vers chantés que les autres reprennent. Le premier groupe s'adresse à l'autre par des vers chantés. l'autre groupe est tenu de répondre ou, plutôt de riposter immédiatement à l'adversaire sinon il est considéré comme vaincu.

Commencent alors les joutes oratoires, ainsi des insultes sont lancées de part et d'autre, comme nous le montrent les poèmes qui suivent.

Le groupe des jeunes femmes commence en improvisant :

       tislatin :

       Ccah ccah a tam$art

       Mm-im yebbw-id zermani

       I d-yebbwi di ûûüabun

       Yerna-d lgaz a n-wali

       Ma yella ur d-am-yehw'ara

       Tajennit a kem-t-awi

Les brus :

       C'est bien fait : La vieille c'est bien fait !

       Ton fils m'a offert un collier

       Avec du savon il l'a enveloppé

       Et du gaz pour nous éclairer

       Si cela ne te plaît pas

       Que ton hystérie reprenne le pas !

 

L'autre groupe, constitué de vieilles surtout, riposte en improvisant et sans perdre de temps :

       Tim$©arin :

       Menna-$ a wi yeççan kilu l-lexla

       A d yawi lbabur ajdid

       A d yesserkeb su îîura

       A tent-yawi $ur lebêar

       A sent-yekkes tisura

       Llah llah a yemma

       Lqum agi ad-yinni kra

 

Les vieilles :

       Comme je voudrai avaler un tas de gras !

       affréter un bateau tout récent

       pour y embarquer les mariées de notre temps

       vers le large les emmener

       toutes les issues de secours les leur fermer

       Pauvres de nous mère ! Pauvre de nous !

       De cette génération il faut s'attendre à tout.

L'autre groupe reprend le dessus en répliquant :

       D acu ig p-êibi wul-iw

       D aqeggel s ddaw tidekt

       Ivelli lawan agi

       Avelae ad idemmek

       Nekini ad $eéée$ kawkaw

       Tam$art a p-ezzu a p-mmet

De quoi mon cœur peut-il avoir envie ?

       si ce n'est la sieste à l'ombre d'un abri

       hier au même instant

       ce couffin débordait de provisions

       moi je grignoterai des cacahuètes

       Que la vieille grillerait en s'arrachant la tête !

 

L'autre groupe poursuit en chœur :

       A wi yepemeni-n di rebbi

       A win yeççan timellalin

       A d yawi lbabur ajdid

       Ad yeserkeb tislatin

       A tent-yawi $ur lebêar

       A sent-yekkes tilewêin

       Llah llah a yemma

       Lqum agi a d-yinni kra

 

       O ! ce que je désire le plus

       c'est de manger des œufs

       affréter un nouveau bateau

       pour y embarquer toutes les brus

       les emmener à l'océan

       et leur enlever toute leur raison

       Pauvre de nous ! de cette génération

       Il faut s'attendre à tout.

 

En fait, les vieilles se sentent démunies de tout pouvoir et se sentent dépassées par les événements.  De là, tout ce qu'elles veulent reste dans le cadre de souhaits et de vœux à réaliser.

       A wi yepmenin di Öebbi

L'autre groupe trouve toujours quoi dire et reprend de plus belle :

 

       Iêemmel-iyi wergaz-iw

       Yebbwi-yi di îumabil

       Usu inu d ameîraê

       L$um inu d amendil

       Nni$-as ôou yemma-k

       Yenna-yi a p-yeddem wubdir

 

       De mon époux je suis aimée

       En voiture il m'emmena

       mon lit est un matelas

       ma couverture est en soie

       je lui dis d'attendre sa mère

       il me répondit qu'elle aille en enfer.

 

Nnig-as a tamùaôt-iw

Ay'aeennué n lêentit

Nekkini ad ôuêe$ù'ur lehl-iw

Felli texxdem taklit

A nnegr-im akw d lqecc-im

kul ass d aezzeô n teslit

 

       Toi la vieille !

       Pareille à un tas de plantes amères

       Je m'en vais dans ma famille

       J'ai une bonne à mon service

       Maudite sois-tu !

       Toi qui es hantée par ta bru.

 

Dans ces poèmes, elles utilisent Mmi-m au lieu de argaz-iw à dessein; Mm-im qui veut dire ton fils et qui sous entend celui qui a des devoirs à accomplir envers sa mère; et non pas mon mari – argaz-iw – celui qui a des devoirs envers sa femme d'abord.

Dans un autre poème, elles vont utiliser le mot argaz-iw mon mari. Ceci pour dire qu'il n'appartient plus à sa mère mais plutôt à sa femme et uniquement à elle : car il n'aime qu'elle et ne remarque qu'elle : iêeml iyi w ergaz-iw.

 

Dans les répliques qui suivent, les vieilles impuissantes "rendent les armes" et diront avec amertume :

       Ataya baba memmi

       Yebbwi-d ôôebê i llala-s

       Maci d lêsed it êesde$

       A Öebbi eziz $as kemmel-as

       I yi$aven d iman-iw

       D wayen eetbe$ fell-as

 

      Voilà mon fils qui s'emmène !

       à sa femme des trésors qu'il ramène

       ce n'est point que je sois jalouse

       Dieu faites qu'il soit à l'aise

       ce qui me chagrine

       c'est tout ce que j'ai sacrifié

       Rien que pour l'élever.

 

Vers la fin, le groupe qui ne peut répondre à l'autre est considéré comme vaincu, donc comme un groupe faible.

Malgré le fond épineux du problème entre bru et belle-mère, ces accrochages se passent, cependant, sans heurts et sans incidents précis; rien que parce que le contexte le veut ainsi. A quoi bon gâcher un moment de plaisir pour un problème qui fait partie du quotidien. Ce dernier est à oublier ne serait ce que pour un temps éphémère.

Ce qui est regrettable et qui est à signaler, c'est que cette tradition de joutes oratoires à tendance à s'effacer dans le village encore plus dans la ville. Elle est remplacée par un instrument qui ne pourrait égaler en rien la production orale féminine. Toute l'ambiance des fêtes au village avec tout ce qu'elles peuvent symboliser comme union et chaleur humaine, se trouve ainsi affectée. La chaîne stéréo est venue pour faire table rase de tout ce qui est traditionnel.

C'est ainsi que continuent ces joutes oratoires, dans une ambiance de plaisanterie et de bonne humeur car le conteste le veut de la sorte. Dans ce cas aucune femme ne tient rancune à l'autre, tout se passe bien sans heurts et sans affrontements. Mais dès que le contexte change de ton, les chants changent aussi.

Le quotidien, ce n'est pas toujours la fête, ce n'est pas toujours uôaô! On assiste alors à des sottes d'humeurs, à des tensions qui poussent et la belle-mère et la bru à s'extérioriser. Quelquefois, la belle-mère va jusqu'à imaginer que sa bru, non seulement souhaite sa mort mais aussi elle la lui envisage. Elle dit alors en se mettant à la place de sa bru :

A yargaz yemma-k temmut

Ad yeg Öebbi ur d-brin ara

Teûxeûô-a$ akw a ûalu

Testaemel teger aéeîîa

Teççur-a$-t di îuîucen

Deg-sen tekkat i segwra

Teooa-y-a$ d ifegagen

Terna tirint i$unam

Appa teyaéilt-is

$ur-es it cud i jebbaden

Yenna-yas deggar leêwal-is

Teyav a n-hudd adukwan

 

Homme ta mère est morte

pourvu qu'elle ne revienne plus

elle a transformé le salon en atelier

tout ça pour son métier à tisser

c'est devenu un chantier

avec des trous partout percés

dans lesquels elle met le piquet

laissant également l’ensouple

accompagnés du peigne

tous attachés aux tendeurs

jette toutes ses affaires par terre

et assure-toi de ne rien en laisser

Dans ce poème, il y a toute la panoplie des éléments qui composent et forment un métier à tisser; description et énumération de : isegwra, ifeggagen, tayaéilt, ijebbaden, adkwan. Elle suppose que tous ses instruments disparaîtront, sans aucun doute, à la mort de la vieille. Vision prophétique de la disparition inévitable de certaines traditions surtout en milieu urbain, dont le mode de vie s'accommoderait mal de la présence de ses objets encombrants devant l'intrusion du prêt à porter.

Même en milieu rural, les jeunes filles, trop occupées par leurs études ne trouvent pas le temps afin d'apprendre ces métiers et perpétuer ainsi des traditions séculaires. Ceci est d'autant plus vrai, que rares sont les jeunes filles qui s'intéressent à ce métier artisanal traditionnel.

Ainsi dans le chant qui va suivre, la bru veut réellement la mort de sa belle-mère. Elle veut respirer et se sentir enfin libre de ses mouvements.

Nni-$ù-ak a eezrayen

A tiîîucin bbwemcic

A ppan a p-mmet tem$art

A p innawi-n deg kalic

A d-u$ùal teslit-im s axxam

A p-af abrid ùur taerict

 

Toi ange Gabriel

Les yeux d'un chat en éveil

La mort emporte la vieille

Et sera transportée dans une calèche

Sa bru reviendra pour trouver la voie

Vers la maison, et enfin gérer ses biens.

 

L'ange de la mort étant la seule personne à pouvoir punir. On retrouve la métaphore : tiîîucin bwmcic (les yeux d'un chat en éveil), ce qui signifie que la vieille ne fait que guetter et épier les époux. Ici taerict veut dire une soupente de la maison traditionnelle kabyle, quelquefois elle sert à emmagasiner toutes les réserves d'orge de blé ou, tout autre aliment pouvant être conservé. taerict aussi peut servir à dormir donc elle peut être une chambre à coucher des époux. Dans ce cas, la frustration des deux époux serait claire. Spécialement pour la bru qui serait mal à l'aise et se sentirait guettée par tam©$art, ainsi ne pouvant pas mener une vie conjugale des plus légitime avec son époux.

Ceci sous-entend que la belle-mère s'ingère dans tout, voire même dans la vie intime du couple.

Avec la mort de la vieille, tout reviendrait à la bru. Elle détiendrait ainsi le pouvoir dans axxam. Vu de la sorte, la vieille est considérée comme une gêne pour la bru, aussi la mort de la belle-mère serait la bienvenue. Une fois morte et, n'ayant enfin plus aucun pouvoir, la voie serait libre à la bru.

Entre les deux femmes en conflit, celui qui prend pratiquement tous les coups, c'est bien le mari. Toutes les deux s'en prennent à lui sans le ménager. Aucune d'elle ne l'épargne; elles le condamnent sans clémence.

D'un côté, la bru le tient pour responsable du fait qu'il écoute sa mère. Pour elle, elle est sa femme qu'il doit chérir et il ne doit pas écouter sa mère. Elle dira à travers les vers qui suivent :

Tam$ùart-iw m'ivaren izuranen

A d-yekcem wuday n mmi-s

Teôôa imani-s d lmumen

Mig yeffa$ù wuday n mmi-s

Tesserwat deg eeggalen

 

       Ma belle-mère aux jambes obèses

       Quand son pleutre de fils vient !

       Calme, feint la gentillesse

       Dès que son pleutre de fils part !

       Envers toute la famille, elle devient diablesse.

 

La mère de son côté en veut à son fils et le condamne.

 

Tislit-iw m cuca

Teêka-y-as i mmi leeca

D idrimen-iw i d iêramen

Bbwin-iyi-d lmuûiba

 

       Ma bru aux cheveux ornés d'une mèche

       parlait à mon fils durant la nuit

       c'est mon argent qui est maudit

       Il est la cause de cette calamité.

 

Ce n'est peut-être pas par hasard que la belle-mère utilise (leeca, la nuit). La nuit, dit-on, porte conseil mais, apparemment, pas dans ce cas. La belle-mère estime que c'est le moment propice pour la bru de se faire écouter par son époux. Ce moment là, justement, échappe à la belle-mère. La nuit est réservée aux époux et pour cela elle n'y peut rien et c'est là qu'elle perd la bataille, mais pas la guerre !

L'homme se retrouve ainsi, pris entre deux feux :

Sa mère qui l'a élevé et qui attend des sacrifices de sa part, sa femme qu'il chérit et envers laquelle il a des devoirs. Des deux misères, qu'elle est la moindre?.

Ufiù$-tent-id ap-p-na$ent

$af wulac akw d ulaêedd

Ad wwete$ yemma taezizt

Tesekr-iy-d s temarzuga

Ad wwete$ù tameîîut-iw

èéeùr-i$ù ur texdim ara

Wwete$ù deg udem-iw ôuêe$ù

Stenyeù$ 'ur fransa.

 

Je les ai trouvées en plein conflit

pour un non et pour un oui

blâmer ma mère chérie

elle m'a élevée dans la souffrance

blâmer ma femme bien-aimée

je sais qu'elle n'a rien fait

il n'y a que moi à blâmer

La fuite vers la France ma seule destinée.

 

Et la belle-mère et la bru sont conscientes du tort qu'elles peuvent provoquer aux fondements de la famille, particulièrement aux enfants qui naissent dans une ambiance d'interminables disputes.

La bru n'hésite pas une seconde à employer tout ce qui est en son pouvoir afin de blesser sa belle-mère. Pour ceci, elle va jusqu'à se vanter d'être enceinte de son mari.

Il n'y a pas plus insupportable insulte pour la belle-mère, car cela sous-entend que la bru aura forcément des droits dans axxam et pourra même aspirer à une valorisation de son statut.

La bru dira à ce sujet :

 Cah cah a tam$art

Aeebbuv agi d ssebea

Ad ççe$ timelalin

A d-yeddu cedluê ta$ma

A d-qqim-ev $ef tebburt

Am inn-i$ ôôez a hebba

        C'est bien fait la vieille ! C'est bien fait !

       J'en suis à mon septième mois

       je me gaverai d'œufs et de viande salée en quantité

       sur le seuil de la porte tu te tiendrais

       Comme un chien battu je te chasserai !

 Acedluê est une pièce de boucherie, ta$©ma est la cuisse du bœuf dont on tire les meilleurs morceaux. Le mari achètera au marché cette viande de qualité pour la future maman.

       Ccah ccah a tam$art

       Aeebbuv agi d aqcic

       Ad ççe$ timellalin

       Akanaf ad yeswecwic

       A d-qqim-ev $ur lkanun

       Am inni-$ ûeb a y amcic

        C'est bien fait la vieille ! C'est bien fait !

       ce ventre là donnera un garçon

       d'œufs je me gaverai

       en plus de la viande bien grillée

       quand près du kanoun, tu t'assoiras

       Je t'en chasserai comme un chat.

Cette mésentente s'accentue de plus belle lorsque la bru ne peut pas enfanter. En cas de stérilité "La hantise de la stérilité (…) ne disparaîtra qu'à sa première grossesse…" ou bien quand elle n'a qu'une progéniture de sexe féminin, l'occasion se présente alors pour mépriser sa bru. La base même de la société est l'idéologie patriarcale; la fécondité de la femme – seul point où elle est vénérée – son rôle en tant que mère, avant tout, vouée à la maternité.


Notes

[1] M. Mammeri Awal 1986