Publications PNR du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Publications PNR

PNR du CRASC, 2005, p. 89-96, ISSN : 1112-3451 | Texte intégral


 

 

G. DELPHIN

 

 

 

 

Traduction de la rissala

Pieuse dissertation sur ce qui advient à deux étudiants pendant une nuit de promenade (au Village Nègre d’Oran), par le guide de la voie orthodoxe, l’intermédiaire tout puissant auprès de Dieu, Mohammed le Mauvais sujet, que Dieu lui procure la richesse et ait pour agréable un autre que lui. Ainsi soit-il.

1

Mohammed le Mauvais sujet mettant son espoir en la clémence divine a dit:

2

Ceci est le récit mis en vers d’une aventure merveilleuse et de tout point spirituelle,

3

qui nous arriva le jeudi 6 Safar, je ne me trompe pas.

4

Elle est contée à l’antique manière, pour le plaisir de ceux qui aiment les gais propos et s’accompagner avec des instruments de musique.

5

Et ceux qui recherchent un passe-temps moins frivole y trouveront aussi matière à réflexions.

6

Je l’ai intitulée: « Pieuse dissertation sur ce qui advint à deux étudiants pendant une nuit de promenade ».

7

Je demande à Dieu qu’il nous inspire les plus saintes résolutions.

Chapitre, où sont racontés les évènements de cette nuit.

8

Lorsque la nuit tomba sur nous et se chargea de ténèbres, nous allâmes quêter un dîner chez les auteurs de nos jours.

9

Nous bûmes et mangeâmes de tous ces mets délicieux nous prélassant comme des princes.

10

Puis nous nous précipitâmes dehors, pressés d’aller vaguer en ville.

11

Or, nous étions absolument à sec, n’ayant pas en poche le plus petit dirhem.

12

Nous appelâmes la Providence à notre aide, la suppliant de nous tirer de ce mauvais pas.

13

Nous descendîmes chez el Oulhaci à la recherche d’un prêteur à convaincre.

14

Dieu exauça nos vœux et nous permis de mettre la main sur un nombre respectable de dirhem.

15

Nous remontâmes, riant, plaisantant, ne nous possédant pas de joie.

16

Passant à droite, passant à gauche, ne manquant pas un café sur notre route.

17

Buvant de délicieux rafraîchissements, mais jamais du lait de la vigne.

18

Je m’avisais alors de dire à mon remarquable camarade: « J’ai bien peur que tu n’oublies ton bon Dieu ».

19

- « Ma foi, me répondit-il, je n’y songe plus. J’ai mon argent qui reluit ».

20

Tout à coup, le vent de l’amour se leva. Il nous poussa vers la maison de Guennouna aujourd’hui hors d’usage.

21

Nous la trouvâmes maugréant, jaune comme du safran; à côté d’elle était une jeune Juive, fraîche comme une fleur, sous son haïk écarlate.

22

De là, nous passâmes chez Rebahi et Mahi (mot à mot celui qui fait de bonnes affaires), mais c’en est une mauvaise que de le fréquenter.

23

El le quittant, nous traversâmes un désert avec des amoncellements de cailloux et de boue sèche, sillonné de ruisseaux fangeux.

24

Par où se répandait partout une eau infecte; du reste, vous connaissez le Village Nègre.

Chapitre, où est raconté l’incident du bazar de Br’ila.

25

A la porte de la maison, je frappai un coup discret, juste pour me faire entendre.

26

Le domestique, une lampe à la main, descendit tout essoufflé.

27

Il nous ouvrit: Entrez, soyez les bienvenus, nous dit-il, de son air le plus affable.

28

Nous franchîmes le seuil, et derrière nous il referma solidement la porte avec une clef de l’Inde qui fit un bruit sec.

29

Une à une nous gravîmes toutes les marches de l’escalier, et nous entrâmes dans une chambre vivement éclairée.

30

Mais ce fut mon âme que je plongeai dans les ténèbres de l’erreur quand j’eus l’idée de demander: « A’laoua est-elle ici? ».

31

- Me prends-tu pour un entremetteur? me répondit grossièrement cet homme.

32

Sans mot dire, je redescendis furieux de ce que m’avait répondu ce malpropre personnage.

33

Mon chaste camarade me suivit, tout piteux, le visage empourpré.

34

Nous nous arrêtâmes dans le corridor, attendant ce petit roquet apprivoisé.

35

Entre nous s’éleva une violente discussion qui ameuta le voisinage.

36

Toute la gente crapuleuse du quartier se mit à nous regarder du haut des fenêtres.

37

Jusqu’à Ben Ouard qui arriva vêtu comme un marié, la première nuit de ses noces.

38

Suivi d’un nain, le visage voilé comme un conducteur de chameaux naviguant en plein désert.

39

Quand je le vis surexcité de la sorte, et que pour nous exploiter il était décidé à ne pas nous ouvrir,

40

je fus exaspéré et je me mis à bûcher la porte; les planches volèrent en éclats.

41

J’y fis une ouverture large comme une fenêtre ou un trou de voleur dans un mur.

42

A la vue de ce dont nous étions capables, on se hâta de venir nous ouvrir.

43

Br’ila vint rouler jusqu’à nous poussant des cris inarticulés, on eût dit une énorme couffe bondée de grains.

44

Pleurant, se lamentant: « O mon lys adoré (Sissani nom propre) dit-elle, hâte-toi, ne vois-tu pas quels dégâts ils ont commis! ».

45

Sissani arriva, mais n’osa pas nous regarder, ni prononcer une parole.

46

Nous partîmes très vexés, nous faisant de reproches l’un à l’autre, ayant peine à contenir notre colère.

47

Nous allâmes à la réunion des étudiants au magasin de Ben Rabah, priant Dieu de nous pardonner.

48

Nous y passâmes la nuit, arrondissant le dos, le nez entre les genoux, comme deux Kaffs suivis d’un ya final.

49

Le lendemain de bon matin, nous reprîmes chacun le chemin de notre logis, poursuivis par le remords.

50

Suppliant Dieu de nous sauver, lui qui est bon, indulgent, à qui seul appartient toutes les perfections.

51

Qu’il nous fasse la grâce de nous amender, et nous accorde un repentir sincère, efficace.

52

A nous et à tous les étudiants, mauvais sujets comme nous et à tous ceux affligés de quelque vice honteux.

53

Cette histoire est terminée et maintenant toutes ces sottises sont chose passée, oubliée.

54

Le nombre des vers est représenté par le dal et le noun (4 + 50). L’an 1303 (6 safar 1303 = 14 novembre 1885).